Prosper K

Rencontre publiée dans Magazine en janvier 2014

« He’s an old friend, a weightlifter, an underdog” susurre Diane P dans un filet de sa voix fantastique et hypnotique. Elle est comme une ombre qui parlerait, et je ne saurais dire si elle compare ensuite Prosper K à Robin Wood (dans Buffy contre les vampires) ou Robin Hood. Les deux marchent, pour décrire Prosper. Ainsi que quantité d’autres possibilités.

Le CV de Prosper est protéiforme : Ancien rédacteur de Vogue et rédacteur en chef magazine de Vogue Hommes International, il est avant tout irlandais, mais aussi scénariste et collaborateur du Times, The Guardian, The New York Times, Welt am Sonntag, Graphis, Sleaze Nation, Loaded, The Big Issue et Paradis. Il a collaboré avec Barbet Schroeder pour l’Avocat de la terreur (2007), qui a gagné un César, et travaille à son premier roman ou l’on en saura plus sur sa vie de soldat, et dans les Balkans. Pour Men Under Construction il y a quelques années je lui avais demandé sa vision de l’homme dans le futur, et nous avions publié une courte nouvelle délirante, mettant en scène un avatar de Tom F dans un Programme de Réalité Simulée de la SRP ; décors de Tchouang-Tseu (400 ans avant notre ère). Exergue du papier : « Les voisins ? Ils ont seulement appelé quand leur chien s’est mis à rapporter des morceaux du mec à la maison. Trop défoncés pour sentir la puanteur. »

Motos, sexes, larmes, sueur, haltères, drogues, franche rigolade et stars étaient déjà les ingrédients de notre première rencontre, à un diner de Noël surréaliste et sur les hauteurs de Calangute, en Inde. Il y a plus de dix ans. Ce mardi de novembre 2013 est froid, et Prosper a surmonté un gros rhume pour venir me voir, sans savoir que je l’enregistrerais. Il me donne un premier conseil : mettre le téléphone en mode avion pour ne pas être interrompus. D’abord, qui est cette Erin H, flatteuse bloggeuse qui compense sur la toile les attaques d’un groupuscule mafieux de motards en colère contre Prosper ? « C’était mon stagiaire pour ainsi dire, c’est l’un des jeunes personnes dont la carrière j’ai lancé. Bon quand je tombe sur des jeunes personnes qui ont du talent j’essaye de les aider, parce que au lieu de faire des diplômes de journalisme, quand même c’est mieux se consacrer aux diplômes sérieuses comme le droit par exemple, afin qu’on puisse se protéger de tous les escrocs et les reptiles qui essayent de nous arnaquer, mais pour le journalisme et l’écriture soit tu as le talent soit tu n’as pas le talent. On a encouragé, mais ils ont fait leur carrière tout seuls. Parce que c’est mieux que se plaindre et râler par rapport à le manque de talent dans le milieu, c’est mieux peut être de subvertir le milieu en y insérant du talent. Non ? »
Je ne sais pas pourquoi –sans doute à cause des études ibériques et sud américaines qu’il a quand même faites-, nous poursuivons un peu la conversation en espagnol. Avant de revenir au journalisme, et éventuellement à 7Post, le nouveau projet de Prosper. «Quand j’étais teenager j’ai toujours voulu être journaliste, je voulais être le prochain James Cameron, un reporter et traiter de grands sujets. Mais j’avais des problèmes avec les flics comme pas mal de teenagers, j’étais un jeune homme très très en colère et très violent et je suis parti dans l’armée, qui m’a appris à contrôler mieux la rage et la colère. Mais après je suis allé à l’université de Londres en tant que étudiant maturé, avant qu’on m’a expulsé. Mais ce qui était bien c’est que cette flirtation pour ainsi dire avec l’éducation m’a rappelé de l’éducation anglaise très chère payée par mes parents. Après je faisais videur de boîte de nuit à Londres et aussi j’étais garagiste de motos à Fulham, et j’ai croisé deux mecs qui travaillent pour des magazines de motos que je lisais et bon un jour ils m’ont dit « oui notre chef cherche quelqu’un pour vendre de la pub » et j’ai dit je connais rien à ça, et eux « bah oui tu es irlandais tu parles tu parles tu parles tu pourrais vendre de la pub toi », donc je suis allé à l’interview et j’ai été accueilli par Marc Williams qui est grande icône dans la presse britannique, j’ai baratiné Williams à mort et bon je suis sorti en me disant c’était une grosse perte de temps, et ce jour même -à cette époque on avait pas de portable- mon chef au garage de motos à Fulham m’a dit « y a une espèce de folle au téléphone qui veut te parler » et elle m’a annoncé que j’avais le boulot et est ce que je pourrais commencer le lendemain ».
Rapidement, Prosper fait le travail de trois pigistes, en plus de vendre la pub, et lance un mensuel de moto. Mais « mon implication là-bas a duré 4 numéros parce que la guerre en Yougoslavie s’est déclenchée donc j’y suis allé, en tant que stringer ». Entre ses séjours, « pour augmenter les revenus très maigres du journalisme », Prosper était « mêlé » dans des bars de motards à Londres. « On avait un club qui restait ouvert 24h sur 7 jours, c’était en bas, fermé, et en effet c’était ouvert parce qu’on donnait 600 livres (la devise, ndlr) aux flics toutes les semaines. Oui mais les flics, l’équivalent de la BAC c’est à dire le CID à Londres, revendaient en bas les drogues qu’ils avaient saisies de tous les gangsters du milieu du coin –des londoniens, pas encore les somaliens ni les yéménites ni ce tsunami des barbares de l’Europe de l’Est -. Il y avait quand même des codes, les flics réservaient notre club et fermaient les portes et on voyait les mecs du milieu de Londres de l’Ouest, et les flics nous donnaient une commission pour ça. Juste pour te donner une idée sur le milieu du journalisme à Londres dans les années 90 : c’était la drogue la drogue la drogue, même pour se faire engager pour écrire pour certaines magazines mensuels il fallait fréquenter le Colony Club à Soho et aussi le Graucho et le Chelsea Arts Club avec une poche plein de cocaïne. Bon, moi je prenais pas la cocaïne parce que j’ai une allergie c’est bien connu, mais c’était un cercle vicieux et tout tes revenus maigres gagnés par le journalisme free-lance il fallait réinvestir pour donner de la cocaïne aux rédacteurs et rédactrices qui commandaient les articles. Le magazine Loaded à cette époque… c’est très drôle, il y a une grande polémique en Angleterre en ce moment, les féministes veulent faire interdire ces magazines, elles disent qu’ils promoivent le machisme de la classe ouvrière obsolescente mais le paradoxe c’est que la presse jaune, la presse à scandale, c’est géré solidement par des mecs et parfois des filles de la bourgeoisie et de la petite aristocratie britannique. Ce pendant que les grands journaux sont écrits par des gens d’origine de la classe ouvrière. Lad culture.»
Prosper choisit ses mots avec précision, et les fait chanter avec son accent parfaitement maîtrisé. On sent qu’il a répété plusieurs fois déjà cette histoire, quand Peter L et Linda E sont arrivés dans son bar pour prendre en photo la top model avec de vrais bikers : « j’ai vu une petite blonde aux grands yeux bleus, j’ai flashé dessus, bon j’adore les femmes en général mais j’ai mes faibles, et pendant les mois qui suivaient j’ai fréquenté le squat de mon ami qui était juste à coté du stade de football de Chelsea -c’était comme ça à cette époque, Chelsea et Fulham, c’était encore des êtres humains, pas encore les banquiers ou des français, la vie était abordable tu pouvais vivre à Londres mais maintenant c’est hors de question, comme Manhattan, et ils vont faire la même chose avec Paris-, effectivement je suis allé au mariage de Marie-Sophie et Robert dans le sud de la France, pour revoir la petite blonde aux yeux bleus. C’est la coiffeuse Odile G, qui est ma femme maintenant depuis vingt ans. »
The Big Issue était fait pour les SDF de Londres. Comme une grande partie des vendeurs à Londres étaient des anciens soldats aéroportés, et que Prosper est ancien parachutiste, il travaille beaucoup pour le magazine dès la fin des années 90. « On apprenait aux personnes dans la rue comment vivre au niveau de l’hygiène et tout ça. Et un jour j’ai fait un interview de John Galliano, il venait d’arriver chez la maison Dior, et on a parlé de l’époque quand John était à la rue, car plusieurs fois il a été à la rue. Les attachées de presse étaient sous la table. »
Prosper ressemble à Harvey Keitel, en vrai et dans l’ours de 7Post. Je lui dis. «C’est intéressant, parce que je suis allé chez Agnès b récemment pour qu’on me fasse un smoking pour mon 1er mariage gay en effet, chez moi en Irlande. Le chef d’atelier m’a dit t’inquiète pas moi je suis bien habitué aux mecs comme toi j’ai habillé Harvey Keitel. C’est marrant, Harvey Keitel porte des smokings Agnès b. On a le même problème quand on porte des costumes et cravate ; on a une blague en Irlande « qu’est ce qu’on appelle un irlandais en costard ? » « -L’accusé ». J’ai toujours l’air du videur que j’étais à l’époque, les costumes ne me vont jamais bien. Il faut que mes costumes soient fait sur mesure. »
Pourquoi Prosper se lance aujourd’hui dans une autre aventure de magazine ? Certes, ce sera le premier à proposer de la réalité augmentée. « Dans notre milieu de la mode, les gens ne lisent pas, c’est pour ça qu’il y a aussi peu de texte dans 7 Post ». Je me souviens alors de cette anecdote hilarante de Prosper sur une rédactrice en chef du Vogue qui a refusé un papier de Gabriel Garcia Marquez, parce qu’elle ne le connaissait pas et pensait que ses lectrices ne le connaitraient pas plus qu’elle. J’adore les coups de gueule tranchés du Bad Lieutenant de la Fashion. Peu de gens trouvent grâce à ses yeux, et il ne mâche jamais ses mots : «le Vogue France c’est rien du tout, c’est un catalogue de la Redoute ».
Je soupçonne que pour Prosper, 7Post est surtout l’occasion de s’attirer encore des ennuis. Pour lire les codes cachés dans les images du magazine, il faut une application (qui déclenche interviews, films, musique, images animées en 3D sur le smartphone ou la tablette du lecteur). J’adore ce que je vois, et je fonce sur l’AppStore pour avoir mon application. Mais Prosper m’arrête : « On a eu des problèmes déjà avec les gens sensibles de l’Apple Store, à cause des nichons. On est obligés de refaire l’application pour conformer aux valeurs puritaines de Apple. »


L’égo cul-de-jatte

Texte publié en janvier 2006 dans le magazine Nuke, « portfolio de la génération polluée »

La première fois que je l’ai rencontré, c’était pour l’interviewer. Il m’a fait attendre près d’une heure derrière un paravent, dans un couloir sombre du 16e arrondissement, avant de m’accueillir avec une chaleur suspecte, ses yeux perçants de prédateur, sa mèche gominée et son allure générale du cadre en skateboard dans une pub Winston. J’ai compris tout de suite que je me trouvais en face d’un ego immense. Entre quelques phrases définitives et plusieurs montées d’enthousiasme exalté, trois coups de fil à la minute auxquels ils répondaient en cinq langues et des gesticulations incompréhensibles à l’adresse de son assistante-souffre-douleur, celui qui allait devenir mon boss s’est absenté plusieurs fois, me laissant le loisir de remarquer dans sa bibliothèque une rangée complète d’exemplaires de The Fountainhead, d’Ayn Rand.

C’est peut-être ce signe du passé qui m’a convaincu d’accepter son offre de le rejoindre dans la « chasse de têtes » ; je voulais en savoir plus sur cette face cachée de moi-même, sur laquelle le livre d’Ayn Rand se reflétait assez indistinctement. Je n’avais plus jamais réentendu parler de ce roman depuis San Francisco, quand à 20 ans j’y avais passé deux semestres à surfer, à étudier les consumer behaviors et à attendre, le doigt levé, un miracle sur les parkings des stades où se produisait le Grateful Dead. Au cours de cette année fabuleuse, plusieurs fois des jeunes gens aux traits coupants, aux regards durs et aux tons arrogants étaient venus vers moi sur le campus, sans hésitation. Ils m’avaient entrepris sur l’Objectivisme et le personnage d’Howard Roark, comme si j’étais forcément l’un des leurs. Intrigué, j’avais trouvé et lu l’ouvrage, un pavé de 700 pages sur la vie d’un architecte de génie (Howard Roark, donc), dont l’intransigeance et le refus total du compromis se heurtent à un critique puissant, aux conformismes et à la société en général.

Le roman, adapté en 1949 par King Vidor avec Gary Cooper dans le rôle principal et « Le Rebelle » pour titre français, est passionnant. Il laisse aussi un arrière-goût assez étrange : c’est un vibrant plaidoyer pour la liberté radicale de l’individu, une invitation par l’exemple à ne jamais céder aux mirages de gloire ni au désespoir, à ne pas douter de son génie, à croire en soi plus qu’aux autres. Ayn Rand, par la bouche de Roark, dessine les contours de sa philosophie radicale : « Aucun créateur n’a cherché à satisfaire ses contemporains… un cerveau collectif, cela n’existe pas … le créateur ne se fie qu’à son propre jugement, le parasite suit l’opinion des autres…  le créateur produit, le parasite pille… le créateur veut dompter la nature, le parasite veut dompter l’homme… ». A la réflexion, le film Aviator, beaucoup plus récemment réalisé par Martin Scorsese sur la vie d’un autre Howard (Hughes, joué par Léonardo di Caprio) est  une sorte de remake de The Fountainhead. Le message moral subliminal qu’il contient est en tout cas identique : le créateur et l’entrepreneur sont les bâtisseurs de l’Amérique et de la modernité, ils font acte de civilisation par leur acharnement, leur travail, leur indépendance, leur lucidité, leur intransigeance. Chaque homme, en tant qu’individu, doit vivre selon ses principes et ne jamais s’en écarter. L’influence des autres et de la société dans laquelle il vit ne doit pas l’écarter de ses aspirations personnelles. La liberté se gagne par l’égoïsme.

Le livre d’Ayn Rand est beaucoup plus qu’un roman. C’est un essai philosophique complexe, où chacun des personnages incarne une facette de l’homme contemporain. A travers eux, l’auteur définit les principes fondateurs de l’objectivisme, à savoir une pensée minarchiste athée (partisane d’un état minimum, qui devrait se limiter à la protection des droits basiques de la vie, de la liberté et de la propriété) d’inspiration aristotélicienne, qui se décline en une métaphysique (celle de la réalité objective), une épistémologie (le primat de la raison), une éthique (celle de l’accomplissement de l’égo et de son intérêt propre) et une doctrine économique (le capitalisme de laissez-faire). Alan Greenspan, qui a dirigé pendant 18 ans et jusqu’en janvier dernier la puissante banque centrale américaine, a fréquenté assidûment le salon littéraire d’Ayn Rand, et déclare que c’est elle qui lui a montré « que le capitalisme n’est pas seulement efficace, mais aussi moral ». Poutine, par la voix de son conseiller économique Illarionov, se félicite d’un récent sondage qui révèle qu’Atlas Shrugged (« Atlas a levé les épaules », best seller d’Ayn Rand sur l’Objectivisme) est le livre le plus influent aux Etats Unis, et bientôt en Russie selon les vœux de Poutine, après la Bible. Ayn Rand, grande prêtresse obscure du libéralisme sauvage, aurait été centenaire cette année si elle n’était pas morte en 1982, juste après l’avènement aux Etats-Unis du courant anti-«social-étatique» et l’élection de Reagan, qui lui doivent tant. Mais le culte randien avait eu le temps de se transformer en véritable secte depuis la fin des années soixante. Le Randisme n’a rien à envier à Hare Krishna, Moon, la Scientologie ou la famille Manson en matière de dévotion au guru. Femme aux yeux noirs perçants, à l’accent russe (elle était née en Russie, et s’était exilée en 1926 aux Etats Unis) et qui arborait presque toujours une broche en forme de dollar, Ayn Rand a des disciples aujourd’hui encore extrêmement actifs pour la prolongation de son message dans les sphères néo-conservatrices de l’administration Bush, et par extension parmi les puissants dans le monde.

A l’inverse de la philosophie d’Ayn Rand, dont je découvrais qu’elle avait largement traversé l’Atlantique pour influencer jusqu’à ma décision de changer de métier, se trouvaient mes convictions. Sans être un spécialiste de philosophie, j’avais cru me reconnaître dans cette phrase de Lévinas « La civilisation commence quand tu donnes la priorité à l’autre sur toi-même » ; pas dans La vertu d’egoïsme, autre livre d’Ayn Rand. Pourtant, j’étais assez fasciné de voir ces exemplaires de The Fountainhead sur les étagères de mon étrange interlocuteur pour vouloir en savoir plus. J’ai donc commencé quelques mois plus tard à travailler pour ce personnage Prométhéen. Et j’ai découvert qu’il était possible de croire en soi suffisamment pour juger quelqu’un dans les premières secondes d’un entretien, que l’on pouvait se convaincre d’avoir toujours raison sans pour autant se fermer à l’écoute de l’autre, que certaines intuitions s’imposaient avec tellement d’assurance qu’elles faisaient se tordre la réalité pour la faire entrer dans la vision du monde de celui qui les ressent. Comme certains enfants, comme les grands utopistes qui voient le monde avec leur filtre romantique et pour lesquels les rêves sont réels, mon boss ne doute pas. Même si loin de se soustraire au monde pour décider sans compromis de ses actes, il vit largement dans le regard des autres, se nourrissant de l’amour qu’il faut lui porter, dévoré par un besoin presque touchant de reconnaissance et de visibilité sociale. J’ai découvert que le doute et la maïeutique n’étaient pas pour tous les chemins de la construction de soi.

Incapable de croire au hasard de la présence de ces livres dans la bibliothèque de mon patron, j’ai tenté une autre lecture de l’histoire d’Howard Roark. Et observé autour de moi : j’entrais dans une profession qui accroissait sans complexe l’écart entre les hauts salaires et les travailleurs précaires, certes dédiée aux mariages heureux entre des talents et des entreprises, mais avec pour efffet secondaire la progression des inégalités. Je rencontre à longueur de journées des ambitions individuelles, me confronte sans cesse aux discours de la performance, de l’accomplissement personnel, de la satisfaction des désirs, de l’appétit de pouvoir et de manipulation. Pour paraphraser Montaigne, je dirais que ce métier m’apprend à me prêter à autrui, le temps d’un entretien, mais à ne me donner qu’à moi-même pour ne pas me perdre dans l’autre. Je surfe allègrement -mais pas sans douleur, tant les stigmates de mon éducation chrétienne et collectiviste, voire personnaliste, sont présents- sur le tsunami de l’individualisme hypermoderne.

On m’a appris à neutraliser mon ego, ma culture et mes réflexes se méfient du nombrilisme, alors je lutte. Mais avec moins de vigueur que je n’en ai à plonger dans l’individualisme, ce qui me donne le sentiment complexe d’être Satan : « la force du Béhémot réside dans ses reins et sa vigueur dans son nombril », peut-on lire dans le Livre de Job. Il est vrai que le satanisme moderne place le sentiment de divinité en soi-même, cultive l’égo, Satan étant l’incarnation des instincts charnels de l’homme et l’affirmation de sa volonté. Marilyn Manson lui même le dit : « le Diable n’existe pas. Etre sataniste, c’est se vénérer soi-même parce que l’on est seul responsable des choses bonnes et mauvaises qui nous arrivent ».

Le nombril, que l’on a vu apparaître depuis une dizaine d’année eu dessus de tous les jeans, est symboliquement situé au centre. Une frontière entre le haut et le bas du corps, comme un point de rencontre entre l’instinct et la raison, entre le bestial et l’humain. Il serait pour moi un point de bascule entre l’empathie et la projection de mes désirs. Une montagne qui pousserait en moi entre la plaine du Haut, et la France d’en bas. Fernando Bonassi, jeune Brésilien auteur de nouvelles frappantes sur la vie quotidienne à Sao Polo, a imaginé une race nouvelle de riches cul de jattes, débarrassés de la partie inférieure de leur corps, devenue inutile puisqu’ils ne touchent plus terre, circulant en hélicoptères d’une tour à l’autre pour éviter de ramper avec la plèbe dans les embouteillages monstres de la mégapole. Mais peut-être tout ça n’a rien à voir…

Pourtant je ne suis pas le seul à faire cette expérience de l’individualisme radical, du nombrilisme, du narcissisme et de l’égoïsme. L’égolâtrie occidentale, et américaine en particulier, paraît avoir triomphé. Et les techniques de coaching, de développement personnel et d’entraînement au bien-être se multiplient en France. Le Dojo, société spécialisée en hypnose ericksonnienne et en programmation neuro-linguistique (PNL, technique valable pour le flirt et la vente qui hante les amphis d’écoles de commerce) croît de 20%  tous les ans depuis 2001. C’est peut-être à ce rythme que se développe le besoin général de s’occuper de soi en particulier.

Comme le suggère le travail de la photographe Marina Gadonneix, aperçu au Festival d’Hyères cette année et qui montre de froids décors de plateaux télévisés envahis par les mires à bandes de couleurs, nous ne faisons plus que nous mirer dans la télé. Mais ce que nous y voyons ne reflète rien de très flatteur. Narcisse 21 n’est plus l’insouciant des années 80, et il est fatigué d’être lui. « Queer eye for a straight guy » n’a fait qu’achever de convaincre des milliers de Français hyper modernes qu’il était temps pour eux de devenir coach, conseil en image personnelle ou chirurgiens plastiques. Le remodelage de soi par la science a redonné une sorte de lustre à la croyance dans le progrès. Mais pas dans le progrès de l’humanité, celui de l’individu.

Notre individualisme, hérité des idéologies du XIX et du XXe, ignore superbement l’autre partie de notre corps, qui lui aspire à beaucoup plus de viscosité sociale. Je passe aujourd’hui mes jours et mes nuits dans un bureau du VIIIe arrondissement, collé à mon écran, et je n’ai que quelques rares occasions forcément frénétiques de me coller à l’autre. D’autres se rassemblent à l’église, dans les festivals, dans les clairières en forêt de Brocéliande, sur le dance floor le jeudi soir et le lendemain sur le site du Paris-Paris. Mais ce n’est que pour se délasser les jambes : personne ne croit plus, à l’instar d’Howard Roark, dont l’influence finalement se fait sentir partout, qu’un cerveau collectif puisse exister.

Nuke continue à l’espérer très fort.

Mathias Ohrel


Reinette et Iris

Rencontre publiée dans Magazine n°13, Septembre, Octobre, Novembre 2013 

Je croyais avoir quelques jours tranquilles à Clichy, dans le décor que j’adore de ceux d’Henry Miller. Entre une semaine fiévreuse à Bréhat, convaincu d’avoir la varicelle de Bianca, et le départ pour l’ile la plus pourrie des Cyclades, il ne me restait que quelques heures pour accompagner les filles à une première échographie, aller chercher à la Librairie de Paris Le Londres-Louxor et Le Rivage des Syrtes, boire un Ricard au Wepler, retrouver mes notes sur Iris Van Herpen –j’avais été voir son premier défilé à Londres, elle m’avait ensuite parlé de l’eau comme matériau idéal pour ses sculptures-vêtements, et nous avions évoqué Mugler-, et écrire ces quelques lignes sur une idée saugrenue : voir deux défilés opposés de la Haute Couture à Paris, à travers le regard d’une amie de 13 ans, Reinette V DB.
Dior d’abord. « C’est bien, mais pas dingue. Les coupes n’étaient pas belles, trop classiques » ; voilà pour la tentative de Raf Simons de « ramener un véritable sens des réalités à la haute couture» (source : le dossier de presse). Pour l’aider à faire le portrait de la cliente-type des quatre continents -pas de clientes océaniennes apparemment chez Dior-, le DA de la marque a fait appel à quatre jeunes pousses de la photographie : Patrick Demarchelier, Willy Vanderperre, Paolo Roversi et Terry Richardson.
C’était vite vu, nous sommes arrivés avec de l’avance au Palais de la découverte. C’est là qu’Iris V H faisait pousser les robes de son cinquième défilé, Wilderness embodied. Le mercato avait l’air de se faire ici plus qu’ailleurs : le Vogue au complet, plusieurs directeurs artistiques d’une seule Maison Parisienne, Suzy M, Jefferson H, Melle A, une grosse poignée de ces jeunes gens internationaux qui kiffent le travail trop artistique de la jeune créatrice hollandaise (29 ans seulement), l’antenne diplomatique parisienne de Renzo Rosso, une chasseuse de têtes au physique de rêve et les acheteurs les plus sérieux ; tous attendaient de voir. Quand une sorte d’indus cérébrale et atmosphérique -un peu Woodkid s’il avait été édité il y a 13 ans chez Mille Plateaux- a commencé à bien remplir l’espace, j’ai tendu mon dictaphone à Reinette : « Une mannequin qui porte une robe noire avec des ailes, et des énormes bottines, un peu de l’espace, on ne sait pas trop d’où ca vient. Chaussures immenses, elles doivent faire 25 centimètres. La deuxième a un grand kimono, les cheveux tous blancs alors qu’elle est asiatique, et les même bottes incroyables. Après, une grande robe argentée, super longue et qui monte jusqu’au menton, avec comme des fils pailletés et de grandes manches. La robe suivante est grise, argentée et foncée, avec des manches arrondies un peu comme dans Robocop. La robe suivante est toujours dans le même gris, en écailles complètement découpées dans le bustier, avec un grand collier comme un col. » Reinette s’était levée pour commenter le défilé, et je n’ai compris qu’en derushant qu’elle s’était arrêtée de parler pendant le défilé, bouche-bée. La suite sera commentée pour vous par Iris elle-même, dans le fanzine de Didier G et de la Fédération : «J’ai voulu représenter l’état sauvage en explorant la complexité de la nature, sans essayer de la comprendre. Je me suis inspirée pour cela des forces magnétiques, et particulièrement des orages qui provoquent les aurores boréales, à l’image de Jolan van der Wiel : cet artiste crée des œuvres par l’application d’un champ magnétique sur un mélange de résine et d’oxydes de fer. »
Un peu abasourdis, nous sommes allés nous asseoir en face, à la brasserie du Grand Palais où autrefois une pluie de cachets verts estampillés louis Vuitton nous avait fait décoller vers une soirée FIAC inoubliable. « Grenadine à l’eau avec des glaçons » pour Reinette, diabolo-menthe pour moi à cause d’Yves Simon, des classeurs de Lycée, des rêves et des secrets. Je fais raconter à Reinette ses premiers souvenirs, qui datent du tout début de ce siècle ; puis nous parlons de sa meilleure amie Tara partie vivre au Venezuela il y a presque 10 ans, du fond du bateau pour aller en Italie, des fringues de Maman et de celles qu’elle choisit avec Jeanne -elles ont ensemble un blog de mode, en ce moment très porté sur les ananas-, de celles qu’elle porte (un sweat Nico, des leggings noirs, un short vintage en cuir, des bijoux Ikou Tschuss, des Van’s Kenzo et pas de robe « bar » en soie imprimée et laine grise), et de celles que nous venons de voir –«c’est assez dingue comment elle arrivait à faire ses robes, avec ces oiseaux »-. Reinette n’est pas blasée, au contraire, le fluo les couleurs flash et les vêtements la passionnent. Il y a des marques qu’elle déteste (« Sandro et Maje »), un stage qui se profile chez Alexandra G pour apprendre à faire des vidéos pour la mode, déjà plein de souvenirs de défilés avec Jeanne à Barcelone (Gori de Palma notamment), puis à Paris (Felipe Oliveira Baptista – « j’ai préféré le dernier, qui était moins compliqué », et Paul & Joe, backstage forcément). Et ce soir c’est le départ pour les vacances, avec son frère et son grand père. Ils vont faire de la plongée en Egypte.
De cette après-midi d’août consacrée à vous écrire, en transit dans le Paris que j’aime, je tire trois enseignements importants : la haute couture n’est pas en forme mais elle est en train de renaître, les maladies infantiles sont redoutables pour les adultes, et faire des enfants est, comme l’écriture, un moyen fascinant de vivre plusieurs fois.

Mathias Ohrel


Interview Farid Chenoune

Rencontre publiée dans Magazine n° 31, Oct Nov 2005 

Historien de la mode, Farid Chenoune est aussi un observateur des usages et des représentations actuelles du vêtement.Rencontre au Wepler, brasserie mythique du quartier qu’il habite depuis 17 ans. Des espions sortent des toilettes, des amis lui sourient et nous fumons hors zone avec la complicité du serveur.

Dans le film qu’avait fait Disciple pour les vingt ans du festival de Hyères, vous évoquez la question de la disparition du vêtement dans la mode et en particulier dans l’image de mode, constatant le décalage entre la représentation de la mode et la consommation de vêtements.

Je ne me souviens plus du contexte et je ne sais plus comment c’est venu… mais je crois en effet que les choses sont toujours paradoxales, particulièrement dans la mode. Et derrière cette distinction entre le vêtement et l’image, il y en a une autre qui serait entre le vêtement et la mode. Et derrière encore, cette autre, assez cliché, entre le besoin et le désir. Comme s’il y avait deux axes : l’axe pratique, épuré de toute connotation, vidé de sens, qui supposerait que l’on porte des vêtements en fonction d’un certain nombre de besoins, pour évoluer dans la réalité ; une sorte d’axe naïf. Mais c’est une illusion, ça n’existe pas. Et de l’autre côté, il y aurait un autre axe, celui du désir : on ne s’habillerait pas avec des choses réelles, mais avec des représentations de soi-même et des autres, des représentations stylisées, retravaillées par des images. Les images étant dans ce contexte une sorte de substitut moderne de l’imaginaire. Alors quand on fait cette distinction entre le besoin et le désir, ça a l’air évident. Mais comme disait Spinoza, on ne désire pas une chose parce qu’elle est belle, mais on la trouve belle parce qu’on la désire. C’est le regard que l’on porte sur une chose qui en fait une réalité absorbable, consommable… et dans la mode, il y a ce processus-là : la tentation. Ce que l’on appelait autrefois “ les tentations ”, c’est ça. Il y avait des dizaines de boutiques en province qui s’appelaient “ Aux tentations de Paris ”, dont le nom décrivait bien ça. […] Cette idée moderne, ou plutôt répandue depuis une vingtaine d’années, qui voudrait que le vêtement soit remplacé par l’image est corroborée par la structure des coûts de production. C’est très intéressant de constater que, pour n’importe quoi, la matière première est devenue la matière dernière. C’est ce qui coûte le moins cher : le prix au kilo du café, tel qu’il est payé au producteur de café, est misérable dans la structure des coûts. Ce qui coûte le plus cher, c’est le packaging, la fabrication de l’image du produit, sa communication, sa promotion et sa distribution. Cette structure, que l’on trouve dans n’importe quel produit aujourd’hui, raconte la vieille histoire de la valeur ajoutée. Et la valeur ajoutée de la mode, c’est le désir. Ce modèle de structure des coûts de production est tout à fait parlant pour la mode. Ce déséquilibre, cette incroyable asymétrie, c’est la mode.

C’est le déséquilibre, ou le déplacement, entre le hard et le soft, ce que certains appellent l’aura des produits. Croyez-vous que l’on travaille aujourd’hui beaucoup plus l’intangible que le tangible, comme si le cœur du produit ne battait plus au même endroit ?

Pour avoir souvent travaillé sur l’histoire et le passé, je me pose toujours la question de savoir, devant un nouveau phénomène, s’il constitue ou non une rupture. En général, je suis sidéré de voir que ce sont des processus très longs, en place depuis longtemps. Est-ce qu’il y aurait eu une sorte d’âge d’or de la consommation du vêtement, où le vêtement ne serait que vêtement ? Je ne crois pas du tout. Je pense que ça a toujours été comme ça. La distinction entre besoin et désir est peut-être trompeuse, trop belle pour être vraie, il doit y avoir quelque chose de plus complexe. Ce qui est vrai, c’est qu’aujourd’hui dans nos sociétés, une femme ou une fille qui entre dans une boutique de mode (pas une boutique de vêtements, d’ailleurs) a déjà tout. Donc elle n’y entre pas parce qu’elle a un besoin particulier, sauf si elle part faire du trekking ou une marche en forêt, ou n’importe quelle activité spécifique qui lui demande d’avoir un vêtement spécial. C’est aussi le sens de cette très belle expression un peu désuète : “ je n’ai rien à me mettre ”. Elle dit ça alors qu’elle a plein de fringues. Mais l’usure a changé d’objet : le vêtement qui se fatigue, qui est usé, n’existe plus. C’est le regard que l’on porte sur lui, sa charge émotionnelle, sociale, mondaine… sa charge de mode, en fait, qui s’est usée. La mode, c’est de la variation, comme on dit en musique un mode mineur ou majeur. Ce qui s’use dans le vêtement, c’est sa capacité à émettre des ondes, des variations (je ne sais pas quel statut physique leur donner, si c’est de l’électricité, de l’acoustique ; j’aime bien le mot de “ climatique ”). Et quand le vêtement ne porte plus ça, ce qui est au-delà de sa qualité de vêtement, il est mort. Il a perdu sa valeur, il est condamné au cimetière ou au purgatoire. Et comme maintenant les vêtements ont des purgatoires, ils peuvent en revenir, c’est toute l’histoire de la fripe et du vintage.

Le soft est donc devenu le centre, et non plus le périphérique du produit.

Comme le désir est au centre de la définition des besoins, l’irréel est au centre de la définition du réel, comme une sorte de trou noir. Et si on continue sur cette piste-là, cela peut aider à comprendre certains phénomènes de mode. On voit bien par exemple que le vintage est un mode de distinction et de consommation qui fonctionne comme un contre-feu : le vêtement qui dure contre celui qui file, l’original contre la série, la longue durée contre la série courte. C’est du temps que l’on porte sur soi. J’adore cette histoire du temps dans la mode, c’est ce qui m’intéresse le plus, et elle a avec le vintage une pertinence particulière. Car au-delà de la lecture classique de la société divisée en classes – à laquelle je suis assez fidèle personnellement, et qui suggère que le vintage est aussi un outil stratégique de distinctions mondaines et sociales : ne pas être comme le voisin ou la voisine, tout en faisant partie du mouvement et du groupe ; la tension classique entre agrégation et distinction par la mode –, il y a cette étrange tentative de remettre du temps dans sa propre vie, de se doter d’une épaisseur temporelle. Le vintage comme reprise du temps, peut-être comme une réponse au stress du temps présent, du temps immédiat, un temps accéléré par la volatilité des mouvements de mode, de la vague, de l’écume.

 Mais ce vêtement-là, sur lequel on a déposé du temps, ne peut pas apparaître dans les magazines. Donc le décalage entre la mode représentée dans les magazines et le vêtement que l’on porte vient peut-être de là ?

Mais la mode s’est approprié ça, largement. Tous les vêtements vieillis, ça existe depuis facilement 25 ans, le jean délavé etc… c’est un processus de consommation qui est remonté dans le processus de production. Il a été assimilé dès les années soixante dix, parce qu’à la fin des années soixante, il y a eu déjà un rejet du vêtement neuf, du vêtement de série, au profit d’un vêtement incarné, en tout cas rêvé comme tel, que les marques ont intégré dans leurs récits. D’ailleurs, on peut se demander si, autant que les images, ce ne sont pas les marques qui ont pris la place des vêtements. Comme si on assistait à une sorte de privatisation des vêtements, comme il y a une privatisation générale des choses : des plantes avec les OGM, des graines, des semences, qui deviennent des marques déposées. Toute une série d’objets qui faisaient partie du bien public sont en train de devenir des marques, et ce rôle déterminant de l’image dans la perception du vêtement est sans doute lié à ça, parce que le curseur s’est déplacé au profit de l’image.

Vous parliez des “ filles ”, mais aujourd’hui tout le monde se demande comment parler aux hommes. De Fantastic Man à GQ Style, en passant par le Vogue Men US, les magazines de mode masculins se bousculent dans les kiosques. Croyez-vous que cette consommation de mode existe vraiment, ou que c’est une fabrication par les marques ?

Je ne sais pas. Je voudrais rééditer un livre que j’ai écrit sur la mode masculine il y a 15 ans, je vais donc me replonger dans ces questions. Je pourrais peut-être répondre après. On peut faire toutes sortes d’hypothèses : le courant homo est passé par là, et a restructuré le désir de mode masculin hétéro, l’image que l’on a de soi, etc. Les gays ont réinvesti l’imaginaire hétéro et l’ont restructuré pour en faire un objet à nouveau désirable. Les homos old-fashion des années 50 ou 60, façon Aznavour ( vous vous souvenez de la chanson :“ J’habite seul avec maman/Dans un très vieil appartement rue Sarasate ”) investissaient la féminité. Aujourd’hui, ils ont aussi investi la virilité et lui ont redonné les ailes du désir. Plein de jeunes hétéros s’habillent aujourd’hui selon des modèles et des canons qui ont été restylisés par les gays. Un autre phénomène important, que je crois générationnel, est lié au statut des trentenaires, qui cumulent les incertitudes (sur le boulot, qu’est-ce que je fais dans le monde d’aujourd’hui, etc.), ont une visibilité très courte sur leur trajectoire et vivent souvent dans une relative précarité, en tout cas dans le sentiment de la précarité. Dans ce contexte, la mode est à la fois un laboratoire et une clinique ; elle sert aussi à déplacer les problèmes, à les résoudre temporairement, à soigner des blessures. […] On constate souvent que la mode la plus intéressante est produite par des gens, des groupes ou des classes en mal d’identité, qui ont besoin de s’affirmer sur la place publique parce qu’ils n’ont pas d’arrières. L’histoire de la mode féminine par exemple est foncièrement liée au statut des femmes : au XIXe, l’homme est chef de famille, les femmes n’ont pas de statut politique ni économique (elles sont au mieux travailleuses, mais pas chefs d’entreprise), et la mode (avec la mondanité et la littérature) est pour elles un formidable champ d’affirmation. Ensuite, les Noirs sont aussi devenus d’extraordinaires pourvoyeurs de mode, faute de statut social. Vue sous cet angle, la mode apparaît comme un art public, une performance, et elle l’est de plus en plus. Il faut affirmer son existence en la stylisant dans l’instant, et c’est de plus en plus vrai dans la mesure où les positions, les situations, sont instables ou précaires.

Quel rôle joue l’uniforme dans cette affirmation ?

Cet été, j’ai travaillé sur le smoking Saint Laurent pour le catalogue d’une exposition qui vient de s’ouvrir à Paris. En tournant autour de cette vieille idée que le vêtement masculin, traditionnellement, ne bouge pas beaucoup parce que c’est le vêtement du pouvoir. Plus il y a du pouvoir, plus on s’approche de l’uniforme, et plus le vêtement est stable. Toutes les grandes institutions ont un uniforme, et c’est un vêtement qui n’est quasiment pas affecté par la mode, parce que ceux qui en sont les détenteurs n’ont pas de conquête à faire. Ces hommes n’avaient pas à séduire, ils pouvaient se contenter d’être séduits. Le vêtement était, pour les hommes, porteur de position et de stabilité sociale, alors que pour les femmes, il est porteur de mobilité, elles ont toujours une conquête à faire, ça n’est jamais acquis. Face aux “ positions ” des hommes, les femmes ont, adoptent, des “ postures ” et ces postures de mode relèvent de sortes de performances. Les femmes sont des performeuses, la mode est un art de la performance, et les hommes sont en train d’entrer dans ce rapport à la mode (longtemps après les dandys, bien entendu, mais c’est tout un autre sujet). Cette notion de performance est très importante. Le mot appartient d’ailleurs à quantité de vocabulaires : sportif ou athlétique, artistique, économique, financier…

Vous parliez de classes sociales. Est-ce que les pauvres, via la culture hip-hop et la surenchère de bijoux et de doré, ne sont pas devenus les maîtres du style ? Leur performance vestimentaire n’affiche-t-elle pas leur soif de conquêtes ?

C’est un peu ça. Et ça a toujours été comme ça, ou plutôt depuis un bon siècle. C’est toute l’histoire très importante de la vulgarité et du mauvais goût, des marges dans l’histoire de la mode. Je rêve par exemple de faire un livre qui mettrait la prostitution et son histoire au centre de l’histoire de la mode. Les femmes fans de mode à la fin du XIXe, ce sont les demi-mondaines, les putes de luxe. Dans un second empire très mélange-de-classes, des milliardaires américains et argentins débarquent sur la scène parisienne, et ce n’est plus la cour qui fait la loi. Toute une génération de femmes arrive alors sur la scène publique, cherchant à conquérir des positions, et passe pour ce faire par la beauté et la mode. Ce sont elles qui faisaient la mode, beaucoup plus que les vieilles duchesses de Saint-Germain. L’aristocratie éventuellement suivait, mais ce sont les actrices et les demi-mondaines qui faisaient les couvertures des magazines. D’ailleurs, tous les métiers de la mode étaient, ne serait-ce que de manière fantasmatique, liés à la prostitution à la fin du XIXème. Des petites ouvrières de la mode à Chanel, toutes étaient susceptibles de manger aux deux râteliers. La mode est un art vulgaire, n’oublions pas que le mot “ chic ” portait au départ une sorte de vulgarité en lui. […] Ce que vous dites des bagouses du hip hop me fait penser à ça : ils reprennent des codes désuets de l’affichage, comme les Russes actuellement. Et vers quoi vont-ils ? Comme toujours les nouveaux arrivants dans la mode, ils vont vers ce qui leur donne le plus de visibilité, le plus flashy, du Versace et du Dior ou des marques italiennes. Parce que c’est aussi très méditerranéen, ce qui est lié au Forum, à la rambla, à la place publique, à tout ce truc de démonstration, de parade.

Puisque vous parlez de Dior, est-ce que vous êtes comme moi frappé par la raréfaction de Galliano dans la presse, et son remplacement par Hedi Slimane, qui est omniprésent ? Alors qu’à part Mick Jagger, quasiment personne n’a les hanches assez étroites pour porter du Hedi Slimane…

Cette omniprésence est sans doute liée au lancement du parfum homme de Dior. Ce qui est intéressant dans cette histoire, c’est bien sûr l’affirmation d’un univers mode pour les hommes, mais aussi l’extension possible de cet univers aux femmes. Si les hommes, hormis les éphèbes et les longs adolescents, n’ont pas, c’est vrai, les hanches assez étroites pour porter du Hedi Slimane, les femmes, elles, les ont et elles achètent du Dior homme. Les femmes s’annexent Hedi Slimane. Rien ne dit qu’il ne va pas à son tour s’annexer un jour les femmes chez Dior.

Comment les jeunes créateurs parviennent à exister dans ce contexte ?

L’une des caractéristiques de cette époque, c’est la capacité des grands groupes à aspirer les tendances. La notion de jeune créateur a pris un terrible coup dans l’aile. C’est ce que je racontais dans le film pour les vingt ans du festival de Hyères. Le festival est né avec cette idée-là, et je me demandais si cette idée ne devait pas être formulée autrement. Regardez l’Andam, l’Association nationale pour le développement des arts de la mode, : c’est une association créée à l’époque de Jack Lang et rattachée au ministère de la culture. Chaque année, elle donne du fric à 4 ou 5 jeunes créateurs, qui doivent avoir je crois déjà 2 ou 3 collections derrière eux, une structure embryonnaire, etc. 150 dossiers sont envoyés chaque année. Ce qui est révélateur, c’est de voir que, parmi tous ces candidats, des jeunes stylistes qui ont déjà eu une bourse de l’Andam il y a quelques années se représentent avec toujours ce statut de “ jeunes créateurs ”, dans le même état de fragilité. Je suis curieux de voir comment le festival d’Hyères, qui a porté cet élan autour de la jeune création, va négocier cette évolution. Car, quand le festival est né, il y avait plus de place pour les jeunes créateurs, un appel d’air. Avec la restructuration du milieu de la mode depuis les années 90, avec l’OPA des grands groupes sur la création et la stylisation des phénomènes de mode, la donne a complètement changé et la survie des jeunes stylistes ne tient plus aujourd’hui qu’au marché japonais.

De manière générale, vous parlez comme quelqu’un qui aime la mode.

Oui, j’ai toujours aimé ça. Je crois qu’il faut aimer quelque chose pour pouvoir en parler, même de manière critique. J’ai une espèce de tendresse dont je n’arrive pas me débarrasser pour cette incroyable faiblesse qu’est la mode. Et aussi parce que c’est toujours un objet opaque : on n’arrive jamais à réduire un événement de mode à la somme des facteurs qui l’ont provoqué. C’est comme un poème de Baudelaire : vous pouvez tourner autour dix fois, l’expliquer à la lumière de l’histoire littéraire, de la vie de l’auteur, de sa psychologie, de son statut de poète au XIXème siècle, le lire à travers la psychanalyse, l’histoire esthétique, l’histoire sociale, l’histoire du sensible, tout ce que vous voudrez, en bout de course et malgré tous ces éclairages nouveaux, vous vous retrouvez face au poème qui est là, toujours aussi mystérieux, et même plus qu’avant. Finalement, une bonne explication, je trouve, ne crève pas le mystère d’une chose, elle le manipule sans le réduire, elle le rend plus insondable et magique encore. La mode me fait le même effet.

Propos recueillis par Mathias Ohrel


Yusuke

Rencontre publiée dans Magazine n°51, Oct Nov 2009 

…/… Il retrouvera plus tard son chien Febo dans le silence d’un laboratoire clandestin, où l’on a coupé les cordes vocales des bêtes avant de les torturer. Il y a aussi Julius Winsome, le personnage pacifique de Gérard Donovan, dont les balles crépitent dans la forêt enneigée du Maine après la mort de son chien Hobbes ; les Nouveaux Prédateurs, groupuscule terroriste qui, dans l’imagination de Jean-Christophe Ruffin, veut tuer les pauvres pour sauver la planète ; Johny Walken, silhouette de bouteille dans Kafka sur le rivage et ami de Murakami dans la vraie vie, qui a dressé ses chiens pour ramener des chats vivants et manger leur cœur encore battant…

Mes lectures d’été giclent sur les parois de mon esprit lorsque je rencontre Yusuke à la rentrée. La douceur de sa voix, la gentillesse de son sourire et l’humilité de ses phrases, n’enlèvent rien à sa détermination : après avoir passé près de vingt ans à dessiner de la mode pour ses semblables, il a décidé de reprendre le chemin de l’école, de se former au toilettage pour chiens et de partir vivre à Vancouver.

Yusuke est arrivé à Paris à la fin des années 80, quand « la mode c’était vraiment créatif. C’était l’époque de Jean Paul Gaultier, Thierry Mugler, Montana, Yohji Yamamoto; on construisait des concepts. Aujourd’hui, c’est pas concept mais marketing, et je voulais créer d’autres concepts, pour amener quelque chose de fin, d’heureux pour les gens« . La dernière fois qu’il est rentré au Japon, « alors qu’en Europe aujourd’hui c’est le baby-boom, je n’ai rencontré que des gens qui veulent éviter d’avoir des enfants, parce que c’est trop cher mais surtout parce qu’ils ont peur pour leur futur. Donc ils sont attirés par les animaux domestiques. Un chien vit au maximum jusqu’à 18 ans, ils peuvent assurer sa vie jusqu’à la fin de ses jours. Ces femmes célibataires qui voient leur chien comme leur enfant, qui les nourrissent, les promènent et les coiffent, sont devenues une mode« .

Donc Yusuke, finalement, ne quitte pas la mode, il va seulement créer pour une clientèle nouvelle. « Au Japon, quand j’étais petit, il y avait à côté de chez moi, cette dame qui faisait des vêtements pour son chien. Je trouvais ça tellement mignon les chapeaux, les petits kimonos, ces robes, ces manteaux, les pulls tricotés … Mais surtout que le concept de sa vie, ce soit de créer quelque chose pour quelqu’un. Elle était très très vieille et elle donnait tout son temps pour fabriquer des vêtements pour son chien. Moi qui n’ai pas joué avec des poupées, j’avais trouvé quelque chose de mignon à faire« .

Mais Yusuke, dessiner pour quelqu’un et pour un animal, ce n’est pas pareil, si ? « Pour des animaux, c’est un peu extravagant, mais c’est pour se faire plaisir, comme des parents qui dépensent leur argent pour leurs enfants. Maintenant, ils le font pour les chiens. Je vais commencer à coiffer, à magnifier, à colorer aussi, ça commence : éclaircir le poil, surtout colorer en marron et en noir, pour les chiens qui deviennent blancs en vieillissant. Donc je vais apprendre tout ça, les extensions, aussi, ça peut être hyper intéressant« .

Enfant, Yusuke avait un mini colley. « Mes parents me l’ont acheté, ma mère a lu tous les bouquins pour que le chien soit parfait, et elle m’a donné une mission : le brosser, faire sa toilette et le promener trois fois par jour. En fait, ce qui me plaisait c’est que le chien soit toujours content. Et puis …[Yusuke se met à bégayer, je comprends que c’est l’émotion, je ne comprends pas ce qu’il essaie de me dire]… par accident, oui, c’était quand j’avais 17 ans, qu’on l’a… ». Le premier grand chagrin de Yusuke date de cet accident, il y a vingt-cinq ans.

Il avait décidé de ne plus avoir de chien, mais arrivé à Paris, alors qu’il se promenait sur les quais, il a vu un petit chien dans un aquarium ; « Même pas en cage, il était tellement petit. Un ratier. Le monsieur m’a dit qu’il avait un problème, son ventre était gonflé. Il a baissé le prix (parce que j’étais étudiant) à 400 francs. Au milieu de la nuit, il ne s’était toujours pas nourri, alors j’ai appelé un vétérinaire à deux heures du matin. Le docteur a fait ce qu’il fallait, et pendant trois mois je lui ait fait une piqûre tous les matins. Il a vécu dix-huit ans, et ce chien qui devait mourir le premier jour a eu le temps de faire des voyages, en Espagne l’été avec moi, à Vienne pour Noël…j’avais fait un vêtement pour ce voyage, pour le protéger de la neige« .

Yusuke pense tout simplement qu’il a suffisamment travaillé pour les hommes. « Le reste de mon énergie, je veux le donner à des animaux, à des chiens. C’est pour ça que je veux aller vivre à Vancouver, avec les chiens que j’aime, les bois, la nature« . Dans cette nouvelle vie, la routine ne changera pas forcément : « Le matin, les chiens et les chats viennent me réveiller vers huit heures. Je fais du riz, on prend le petit déjeuner, puis on sort, et après on fait chacun nos choses« . Yusuke n’a jamais vécu avec un autre homme. « Avant c’était à cause du travail, maintenant ce sont les chiens », dit-il dans un sourire. « Les chiens, tu as 100% de retour de ton amour, sans condition, sans trahison. Ils sont plus tôt adultes que les bébés, ils écoutent, ils adorent mes massages. C’est par eux que je connais les gens du quartier, les enfants qui viennent les caresser. Ils ramènent des visages, des gens nouveaux, des vieilles dames. Ils font sortir la gentillesse des gens naturellement. Les gens qui n’aiment pas les chiens sont des gens que je ne pourrais jamais aimer« .

Yusuke, fatigué des villes, s’éloigne encore. Mais sa passion pour les chiens le rapproche de son Japon natal. « La vie des chiens à une époque était plus importante que celle des humains. Un shogun [le cinquième, Tsunayoshi Tokuwaga, qui a régné à la fin du XVIIe siècle, ndlr] avait décidé que les chiens étaient plus importants que les hommes. Les gens qui faisaient du mal aux chiens avaient la tête coupée. Il y a aussi l’histoire que les gens  adorent du chien très obéissant, qui tous les soirs allait chercher son maître gare de Shibuya à 18h. La guerre commence, le maître part à la guerre et ne revient jamais, mais le chien continue tous les soirs à aller chercher son maître. Il y a une statue du chien sur la gare de Shibuya« .

Après Vancouver, Yusuke ira à Los Angeles. Et pourquoi pas créera une école de surf pour les chiens californiens. « Je veux amener les chiens au même niveau que les humains. Créer une école pour les chiens sportifs, par discipline ». C’est promis, on ira voir. « Avec les animaux, on tient ses promesses. On ne dit pas « désolée … la prochaine fois » « , me rappelle Yusuke.

Tel maître, tel chien, parait-il. Les miens ont toujours été très gentils et un peu dingues. Ceux de Yusuke reçoivent beaucoup d’amour. Mais le minuscule échantillon de maîtres-à-chiens que j’ai interrogés m’a rassuré : la tendance écologiste à l’inculpation du genre humain, les mouvements de libération animale, la deep ecology – qui est dans le collimateur du FBI depuis une dizaine d’années -, la préférence des urbains pour les animaux domestiques et le développement des salons de beauté pour chiens et chats ne conduisent pas forcément au malthusianisme des écoterroristes radicaux. La belle théorie de Gaïa, développée par Lovelock il y a tout juste trente ans, dans le sillage des enfants hippies de Mother Earth, n’a pas produit une génération antihumaniste. Juste un peu plus narcissique. « Mon chien« , écrivait Malaparte, « représente la partie la meilleure de moi, la plus humble, la plus pure, la plus secrète. Je n’ai jamais aimé autant une femme, un frère, un ami que Febo. C’était un chien comme moi … C’était un être noble, la créature la plus noble que j’avais rencontrée dans ma vie« .

Mathias Ohrel


Karilincoln

Rencontre publiée dans Magazine n° 36, Oct-Nov 2006 

Nous sommes tous des Américains. Ou presque. Mr Lauren (Ralph) a gagné 16,14 millions de dollars cette année (salaire + bonus). Mais l’avenue de Clichy, en bas de chez moi, n’est pas Madison avenue.
Ici, les boutiques d’habilleurs de luxe s’appellent Sim.H, Sapiens, Rebecca Story, Jabi et Karilincoln. « Karine c’est la fille là qui repasse. Lincoln comme Abraham Lincoln. C’est lui. C’est mon frère. Et moi c’est Charlie. Charlie de l’avenue de Clichy. »

Le samedi, chez Karilincoln, ça ne désemplit pas. Sur fond de radio Nostalgie (« j’irai au bout de mes rê-ê-ves »), Ibrahim juge les tailles avec précision et son frère Charlie enfile dans des housses Fabio y Livi deux costumes et une chemise. Au mur, un grand portrait façon Harcourt en noir et blanc d’Ibrahim, signé Harat. Et la photo d’une douzaine de beaux blacks entourant une mariée, tous habillés du même costume crème, des mêmes mocassins en faux croco blanc (30 euros), des mêmes chemises Enzo di Milano.

A entendre Charlie, Walid et les autres, l’avenue de Clichy, avant, c’était les Champs-Elysées : « Nous on est tunisiens. Avant, mon père il avait le restaurant à côté du Maryland, et puis la boutique de dentelle et Tout pour femmes, à côté du Quick. Ça fait 30 ans qu’il est là, mon père, sur l’avenue. Avant ici c’était des juifs tunisiens qui avaient les magasins, des Français même certains, des boutiques tout du long de l’avenue et les gens riches venaient là faire la frime, de La Fourche à la Place de Clichy. Ils dépensaient beaucoup. Maintenant c’est fini, c’est que des Arabes qui ont des business ici et les riches, ils viennent plus. Y a plus que les putes, des vieilles putes arabes et chinoises, qui travaillent sur le trottoir. »

Dans le petit passage qui donne dans l’avenue, une petite enseigne Safi Couture, et une petite boutique où travaillent cinq hommes, en regardant le foot. C’est l’atelier de Sané, que je connais depuis que j’ai retrouvé le portable de son fils.

Sané n’est pas de l’avis de Walid : « Dans le quartier, il n’y a que trois magasins qui ont fermé, il n’y a pas eu de grand changement. Moi je trouve que c’est plus animé à cause des salles de cinéma. Quand les gens sortent du cinéma le soir ils me voient et ils disent « ah vous faites des retouches, on va vous en amener à faire », ça me fait des nouvelles clientèles. Le bouche à oreille me fait travailler. Bon, avec l’euro, les gens dépensent moins. Mais les soldes, ça me fait travailler beaucoup. Je peux pas me considérer comme un gros patron, je suis plus comme un artisan : un bon chiffre d’affaire ça peut aller des fois jusqu’à 12 000 francs par mois. Mais moi, c’est rare que je travaille, c’est très très rare. Le matin je viens, s’il y a du tissu à acheter, ou de la doublure, je pars acheter ça, je reviens, je dépose, après je vais aller voir mon comptable, ou bien quand je reviens j’ai des courses à faire pour mes enfants. Parce que l’année dernière j’ai eu très mal au dos, le docteur m’a dit presque d’arrêter le travail, ou bien de diminuer vraiment beaucoup. »

« J’ai quitté Dakar pour venir ici en 82, pour me perfectionner dans la tapisserie-décoration, ce que je faisais déjà au Sénégal et en Mauritanie. Je suis venu dans le but de m’équiper pour ensuite rentrer, mais une fois ici, on a créé une famille, finalement tout a changé. Je ne pouvais pas travailler dans la tapisserie au début parce que je n’avais pas les papiers, et je me suis orienté vers la confection. Je connaissais déjà la machine. Puis je me suis créé une clientèle personnelle. Au début j’étais Gare de l’Est, avec un étranger comme moi, je ne sais pas si c’était un Turc ou un Yougoslave. J’ai travaillé là-bas pendant un an, puis je me suis acheté ma première machine, c’était une Pfaff, et je me suis installé à Château Rouge : des retouches, des longueurs de pantalon, diminuer des manches de vestes, faire la couture africaine. J’ai aussi fait beaucoup de façon, à partir de photos. Et les magasins, quand ils vendent un jean par exemple, ils me l’envoient pour que je diminue la longueur. Donc je facture des magasins, mais quelques fois les clients viennent directement des boutiques et je négocie avec eux. En 88 j’ai déménagé mon atelier, toujours à Barbès mais dans un endroit où on loue sa place et on travaille pour soi ; la propriétaire avait son registre de commerce, c’était officiel, mais elle même n’était pas couturière, elle était obligée de sous traiter. »

« Après 11 ans à Barbès, j’ai décidé d’ouvrir mon affaire et un propriétaire m’a parlé de ce coin pas trop animé. Le propriétaire c’était un policier, il m’avait dit c’est un coin tranquille mais si tu restes longtemps tu vas te faire de la clientèle parce que je ne vois pas des ateliers partout comme à Barbès. Effectivement, quand je suis venu ici au début, c’était très difficile, mais étant donné que c’était lui qui m’avait conseillé de venir ici j’ai pu m’arranger avec lui chaque fois quand je ne pouvais pas payer le loyer. Quitter Barbès pour venir ici c’était loin, j’ai perdu beaucoup de clients, et je me suis créé une nouvelle clientèle dans le quartier. Et en 95 j’ai fait connaissance avec une dame qui m’a mis en rapport avec la maison Camaïeu ; c’est surtout ça qui m’a lancé. j’ai travaillé pour eux pendant 4 ou 5 ans, en retouche seulement. Mais un jour je suis parti en voyage en Afrique, et j’ai laissé les gens que j’avais dans mon atelier s’en occuper ; et il s’est trouvé que certaines choses ont été lustrées, à cause d’un fer trop chaud, et ça ne leur a pas plu. Donc j’ai perdu le marché, et ça m’a beaucoup ralenti parce que j’avais laissé la clientèle que j’avais pour m’occuper uniquement de la retouche de Camaïeu. Ça a été très difficile de se relever, et ça m’a donné une bonne leçon, de ne pas être dépendant d’un seul client. J’ai galéré pendant longtemps avant de reprendre une activité normale ; mais c’est du passé, j’ai oublié tout ça. Maintenant c’est pas trop le boom, mais j’arrive à m’en sortir. J’ai encore des machines qui ne sont pas occupées. Mes préférences ? La couture pour l’Africaine. Parce que là je peux lui dire 40 ou 45 euros, ça dépend. Alors que sur le bas de pantalon, c’est 5 euros. Si j’arrive à faire 10 pantalons dans la journée, ça me fait quoi… je ne sais pas… 50, c’est ça. Mais c’est juste de quoi vivre. »

« Finalement j’ai fait étape par étape : dans un premier temps j’avais voulu avoir une formation de tapissier-décorateur et acheter des machines. Et je me suis marié ici, j’ai eu un enfant, un deuxième enfant, ils sont à l’école, mais même si je veux rentrer au pays je suis obligé de les laisser ici, ce serait malhonnête de ma part. Mais quand est-ce qu’ils vont finir les études ? Ça a changé tout, ça a bousculé les données de mes idées que je suis venu avec. Si c’était à refaire ? Je ne pense pas je pourrais refaire la même chose. Je pense des fois peut-être à mettre tout ça dans une cantine et partir, pour peut-être gagner bien ma vie là-bas, sans que je travaille car je peux avoir des tailleurs sur place. Parce qu’ici, avec mes machines, c’est presque comme si je travaille pour l’Etat. Le black ? Ça va être difficile, dans la mesure ou mon comptable c’est un expert, il est commissaire à la cour des comptes. Ça me coûte cher mais là je suis tranquille, je pars et je viens tranquillement. »

Mathias Ohrel

 


Simon L

Rencontre publiée dans Magazine, Vol 2 numéro 12, Juin Juillet Août 2013

« Mitrand ». Cette façon de dire le nom de notre ancien Président – c’est aussi celui de mon ex-femme – me paraît dissonante dans la bouche de l’écrivain qui, par aimable curiosité, a accepté de déjeuner avec moi.

Beaucoup d’autres noms de famille ont émaillé notre conversation mondaine. Mais cette syllabe transformée en fantôme, provocatrice à mes oreilles, rappelait en creux que ceux de L’Elysée Matignon, du Palace et des Bains Douches n’avaient jamais revendiqué d’être progressistes. Ils ont tous encore une passion pour ce Francis D par exemple, qui dit des horreurs avec sa belle voix un peu lente. Simon dit « j’aime beaucoup, lui, il est très sympathique ». Puis « Ça, il est assez primesautier ! Il est spontané. C’est ce qui me plaisait dans cette bande. Alain S n’est resté qu’assez proche de ce qu’il était quand il avait 18 ans. Je l’ai rencontré au Diable des Lombards en 78-79, la première fois ; ensuite aux Bains douches, il venait de se faire déchirer sa carte parce qu’il avait traité le patron de petit antiquaire pédé, il était en bas des marches et disait « je vais les déchirer au cutter ». Alain, il était vraiment dans la bande. Ils sont tous un peu comme ça. Moi j’ai beaucoup d’affection, on a été proches. Après il a dit qu’il avait écrit mon premier livre parce qu’il était furieux qu’il ait marché. Mais bon je ne lui en veux pas. Il est comme il est. S’il prend le pouvoir, j’ai intérêt à immigrer rapidement parce que moi et quelques amis on sera les premiers sur la liste. »

Le branché de base, héroïnomane et spécialiste des vêtements aux puces, était de droite dans les années Giscard. Petit fils de branché – « ma grand-mère était à Montparnasse dans les années 30, elle a connu à peu près tout ce qui tournait à la Rotonde, les Breton etc. » –, fils de branché – « mes parents étaient à Saint-Germain dans les années 50, mon père était surréaliste (et comptable, ndla), ils ont connu Adamov et ces gens là » –, Simon L s’est retrouvé aux Halles en 78 avec la bande éponyme, comme par un mouvement tectonique des plaques parisiennes. Son amitié à lui, avec Jean-Jacques Schuhl, est « une des choses les plus jolies, enfin agréables, qui soit. J’ai lu Ingrid Caven quand c’est sorti, et je me suis dit donc c’est possible, avec mon bagage de traîne savate de la nuit, d’écrire quelque chose et de faire de la littérature. » Simon fait donc de la littérature, excellente je crois, et seuls « les crétins » pensent que si l’un de ses héros est un ancien du GUD, c’est aussi son cas.
L’écrivain, souvent croisé au petit matin en bordure de dancefloor finissant, mais avec lequel nous n’avions jamais échangé finalement, a eu la patience de m’attendre au bar du Fumoir avant de s’assoir et de raconter. Il a les traits de John Malkovitch (ou de José Garcia, ce qui l’amuse plus), des chemises de treillis ouvertes sur un torse puissant, quelques poils blancs dans la barbe, et son nom est, à plusieurs points, lié à certains de mes penchants. Cousu même. Si bien que je me crois autorisé à paraphraser ses 113 études de littérature romantique, dont j’ai continué la lecture après notre déjeuner. J’y ai découvert page 310 qu’il avait plus de quarante ans lorsqu’il est allé pour la première fois seul chez un dealer, et deux années de plus quand il a écrit les premières pages de son premier roman, après qu’une fausse piste l’a occupé de 1989 à 2002. Il vient d’écrire cet « antiportrait d’un homme-enfant qui a sali son duvet sans jamais oser l’ôter » à la campagne, où il vit désormais.

Simon n’en est pas moins urbain. Nous avons parlé, sans éviter les sujets qui l’ont fâché avec certains, de tout et du rien : de neuf mois de travail sans sortir et des gens nouveaux qui entrent dans la vie après la sortie d’un livre, de la « suite overdose » qu’il occupait dans un hôtel pourri rue de Beaune –« c’était l’auberge espagnole, j’ai du recevoir 300 personnes là dedans »-, d’une drogue et de l’alcool en général – « j’avais un rythme qui me permettait de me reposer pendant 4 ou 5 jours. J’écris aussi en redescente. C’est vachement bien pour tout ce qui est un peu tire larmes. Après il faut corriger parce que c’est trop sentimental. Un feuillet par jour, doucement » –, de la dame de compagnie de Joey S, de cette expression irrésistible qu’il utilise (« amoureux à se jeter par terre »), de cette « créature hallucinante, métis d’indienne, de chinoise et de thaïlandaise, un mètre quatre vingt ou presque » qui a frappé un jour à sa porte, d’une autre forme de métissage social, le mulet (dont la mère est aristo et le père roturier, comme Frederic B ou moi, ce qui crée, j’ai constaté, une passion pour les noms de famille), du fait que chez ces gens là Simon L a observé que « la mère, souvent, est épouvantable ; elle pense qu’elle est de meilleur sang que le père, donc que le fils, parce qu’elle n’est pas mélangée. Cette distance qui s’instaure crée un désir, un manque. Mais j’ai vu le cas contraire, un de la bande : le père était chauffeur de taxi jamaïcain à Londres et la mère était aristo. Il était noir aristo et ne lisait que Pouchkine.» Nous avons trop peu parlé de Teresa M, qui lui a donné de l’argent pour des livres qui ne se vendaient pas – « j’ai vendu 2 750 exemplaires de Nada Exist » (mais aussi 40 000 pour Jayne Mansfield, ndla) –, de son usage de la géométrie en référence à l’esprit de finesse de Pascal (alors que je croyais reconnaître un lecteur de John Kennedy Tool), d’appartements où les filles se prennent les cheveux dans le lustre en dansant sur les tables, et de vanité littéraire (« lire Gérard de Nerval à Nikki Beach un après midi de juillet »  in 113 études de littérature romantique).

Et puis il y a cette histoire de détention au dépôt, sous la conciergerie de Paris. La même chose m’était arrivée, exactement un an avant Frédéric B et lui. « C’était en Janvier 2008, le 30 – je le sais car c’est l’anniversaire d’une vieille amie –. Frédéric avait visiblement été extrêmement troublé par cette histoire, moi je vais pas dire que c’était normal, mais ce n’était pas la première fois que ça m’arrivait et on n’était pas dans des conditions trop épouvantables. Je ne sais pas dans lesquelles vous étiez vous, mais Frédéric a eu la cellule VIP, il a quand même eu une douche. Moi j’avais la cellule pour les terroristes, qui était relativement bien designée, assez propre. On s’est jamais retrouvés enfermés avec d’autres gens, on a toujours été traités spécialement, à cause de Frédéric ! Moi ils pensaient que j’étais le dealer du Baron, donc ils ont fait une descente chez moi – j’habitais à Pigalle à l’époque avec un chien qui s’appelait Rex, et genre six personnes –. Ils n’ont rien trouvé. Il y a eu un bon avocat, qui nous a sorti tout de suite, Frédéric a assuré ça. Donc lui a fait un livre là-dessus. Moi, à ma connaissance, je n’en ai jamais parlé, et je n’ai jamais tenu de propos contre la police, je suis au contraire très respectueux de l’ordre et plutôt contre la légalisation, donc je ne suis pas le personnage d’anarchiste hystérique qu’il a mis dans son livre. Mais on a sorti nos deux livres à la même rentrée de Septembre, et on en a profité, de concert d’ailleurs. J’ai eu le Prix de Flore avec Justine (l’hyper Justine, mon livre préféré de Simon, ndla), donc forcément ça a fait rire parce que Frédéric est le patron du Prix de Flore, mais c’est un livre qui était amusant, enfin pour moi il est assez anecdotique, dans mes quatre livres ce n’est pas celui que je mettrais au pinacle, mais bon c’est rigolo mais assez pervers, et la perversité ça me fatigue donc voilà, ça m’agace encore un peu».
Simon, lecteur frénétique et mémoire d’autiste, documente ses romans avec précision : « j’ai été tous les soirs dehors, de début septembre à fin décembre 79, et j’ai mémorisé un nombre de choses considérables ». Et fait sans aucun doute partie des écrivains contemporains qui plaisent le plus aux critiques, alors que lui-même ne lit pas les auteurs vivants, ou très peu. Pour son troisième roman, il a eu le prix Femina – « ça a été meilleur que le reste» –, et pour le premier il y a eu un effet Ardisson – « parce que j’étais bourré et défoncé, je me suis retrouvé au bêtisier sur France 2 ». Donc « du coup j’ai écrit l’hyper Justine comme ça au forceps dans cette maison de campagne, le passage qui m’intéressait c’était la vieille sur son siège qui perd la boule, ça m’intéressait, j’y voyais un côté Joyce qui me plaisait beaucoup, après bon euh, pour conserver une intrigue j’ai fait un livre, donc c’est un livre on va dire disparate, avec des choses qui me plaisent beaucoup et d’autres qui me plaisent moins. Je ne l’ai pas relu d’ailleurs, c’est un des rares que je n’ai pas relu depuis qu’il est sorti ».
Une belle femme est arrivée à l’heure convenue. Quand nous nous sommes quittés, Simon m’a rassuré concernant l’enregistrement : « je peux redire exactement la même chose s’il le faut, dans le même ordre. Je suis en boucle. Il suffit de déjeuner à nouveau ensemble ».

Mathias Ohrel

 

 


Christophe H

Entre les deux tours cette année, les jeunes créateurs de mode, les jeunes photographes, les jeunes acheteuses d’art et quelques vieux de la fashion ont convergé vers la villa Noailles. Pour la 27e fois, Jean Pierre B rassemblait a Hyères sa famille de plus en plus élargie pendant le dernier week end d’avril, et selon ses principes d’une authentique éthique athée et éthylique, appliqués à cette fête éparpillée dans l’archipel venté, « les gens » se sont débrouillés pour faire des rencontres. Angelo et moi avons profité d’une éclaircie glacée de fin de journée pour fondre sur Christophe H, contradicteur occasionnel de Yohji Y sur les questions de mode, de cinéma et d’obscénité.

Ses yeux agités continuaient de virevolter pour séduire à tout va, pendant que nous captions sa voix. Nous avons parlé de cinéma et de vérité – « il faut de l’artifice pour arriver au réel »–, de la Nouvelle Vague bien sûr et du cinéma de papa très scénarisé, de littérature, de la langue que les cinéastes imposent dans leurs films –« un film de Godard se reconnaît au son »–, du réel qui échappe au réalisme de convention, de son rapport au cliché, du fait que si le metteur en scène à couché avec l’acteur la veille il ne va pas se passer la même chose sur le plateau : « ce qui est le plus réel, ce n’est pas ce qui vient du scénario ou du dialogue, c’est le regard porté sur une personne ce fameux jour de tournage, selon ce qui s’est passé la veille. »

Très vite il est entré dans le vif du sujet : le rapport au modèle –« de la pâte à modeler », et la possibilité de le regarder. L’obscénité de ce rapport, son éventuelle perversité. « C’est toujours une violence de demander à quelqu’un de le regarder. Evidemment, ça parait clair sur les scènes sexuelles, si on demande aux gens de mimer les actes amoureux ou les scènes de tristesse ; demander à quelqu’un de pleurer et de filmer, on voit bien tout de suite ou est l’obscénité. Mais c’est la même perversité de demander à quelqu’un de s’asseoir sur un canapé et de lire le journal, car on ne sait pas ce qui s’est passé cinq minutes plus tôt, juste avant qu’il le fasse. »

Christophe H parle des autres metteurs en scène et c’est sur lui qu’il nous révèle des choses qu’il n’a aucune intention de cacher. « Il y a des metteurs en scène qui jouent sur le côté pervers, c’est-à-dire qui, le matin, vont être exprès hyper désagréables avec les acteurs, pour qu’il soit perturbé, déstabilisé, et l’après-midi du coup il doit jouer une scène, il est un peu perdu, et on va voir ce qu’on cherchait. Moi, j’avoue que ce n’est pas tellement mon cas, je peux adorer certains cinéastes qui font ça comme Pialat, mais je ne sais pas diriger les acteurs comme ça. Moi j’ai besoin… », petit blanc de fausse pudeur, puis cette phrase coquette presque susurrée : « oh c’est atroce, je ne devrais pas dire ça ». Avant de reprendre : « moi j’ai besoin d’avoir en face de moi des gens d’une docilité incroyable, voilà. Je préfère. Je n’ai pas besoin de sadiser, mais j’ai besoin d’avoir des gens qui s’offrent, ce qui est compliqué et prend du temps. Je veux qu’ils me montrent ce que je ne leur ai pas demandé de montrer. Alors on peut penser que c’est pervers, parce que j’utilise la douceur, la gentillesse, ”je suis là, tu peux me faire confiance” et tout ça, mais en même temps, ce que je veux filmer de toi est ce qui t’échappe. »

Christophe H revendique d’être lucide. En particulier sur ce qui se joue dans son rapport aux acteurs lorsqu’il les filme. Il aime travailler « avec des acteurs intelligents ». C’est-à-dire Louis Garrel, Chiara Mastroianni, Ludivine Sagnier, Isabelle Huppert, « qui ont beaucoup réfléchi, qui en souffrent beaucoup, mais qui savent le gérer. Après, ça peut m’arriver de travailler avec de plus jeunes acteurs, qui ne comprennent justement  pas le fait qu’une fois qu’on a obtenu ce qu’on veut d’eux, on ne veut pas prendre le petit dej avec eux. En gros, la nuit était très bien, mais j’avais promis la nuit, rien d’autre. C’est de la morale sexuelle à 2 francs, mais on n’a pas forcément toujours envie de prendre un petit déjeuner, et ça ne veut pas dire qu’on est un gros salopard.  C’est juste qu’on fait du cinéma, c’est pas de la vie. »
« C’est compliqué pour un comédien d’admettre qu’il a envie  d’être vu. Et beaucoup de comédiens ne veulent pas être vus. Regardez quelqu’un comme Isabelle Huppert, qui est quand même une des plus grandes actrices françaises, elle a fait toute sa carrière sur cette idée : vous voulez me regarder, d’accord, je viens, mais vous n’aurez rien le droit de voir. Elle a un masque et  semble dire ”ça vous amuse d’essayer de me regarder sans que je ne vous montre rien ?” Elle fait sa carrière là-dessus, et c’est incroyable le mystère, la force, la violence que ça lui donne. Evidemment, plein de metteurs en scène continuent, et on sait très bien qu’on ne va rien voir en allant filmer quelqu’un comme Isabelle Huppert, on va juste voir une forme d’effacement, en somme, elle dit « ok, je suis là, mais je ne suis pas là. »
« Un vrai truc qui m’a manqué ici, j’avoue, en venant à Hyères, c’est que je n’ai pas vu de sexe. J’avais ce fantasme de penser que la mode assumait plus cette obscénité-là, et je me suis dit c’est quand même des jeunes stylistes qui travaillent avec des jeunes mannequins, ils ont tous des hormones. Du coup, j’ai été surpris que l’habit ne joue jamais sur cette faille-là, cette fêlure là, ce désir sexuel, cette obscénité-là et que, euh… on avait plutôt à faire à des gens… un peu amish. Alors je ne sais pas si ça vient de la sélection de cette année, mais je suis déçu… Ce n’est pas uniquement l’idée de voir de la peau ; même la manière de défiler, le choix des musiques et tout ça, à un moment on se dit : je ne sais pas, je serais vous, je serais à Hyères, j’aurais 20 ans, je serais ici libre avec toutes ces jolies filles et ces jolis garçons  pendant 5 jours, c’est quand même l’occasion aussi de s’amuser ! »

«  C’est là où ils ne sont pas très Nouvelle Vague : s’ils ont une sexualité, ça ne se voit pas dans leur travail. C’est-à-dire que je n’arrive pas à voir dans leur travail ce qu’est leur vie de tous les jours, je suis incapable de dire untel a telle vie, untel a telle vie. Alors qu’au cinéma quand même, je trouve que les cinéastes… On se déshabille quand même beaucoup plus dans nos films. »

« C’est la première fois de ma vie que j’assiste à un défilé, et donc je croyais qu’il y avait un truc de voyeur, quand même. Qu’on allait tous voir un peu un truc, pas se rincer l’œil, je ne dis pas ça, mais qu’on venait tous voir de la jeunesse habillée et déshabillée par exemple. Enfin et j’ai été surpris qu’ils soient autant habillés par exemple, qu’à aucun moment ils ne jouent de la séduction. Alors qu’en fait, c’est un truc que je retrouve beaucoup plus quand je feuillette des magazines de mode, où j’ai l’impression qu’li s’est passé quelque chose, en tout cas de l’ordre de ce désir-là entre le photographe et le mannequin. »

« Je voyais les photos de Roversi à la villa Noailles, il se passe un truc, alors que pour l’avoir côtoyé ces jours-ci, c’est un homme incroyablement sain, pas du tout pervers, justement. Et à un moment voilà, quand même il peut être dans un rapport de geste artistique… holà, là j’ai dit ”geste artistique”…  C’est quand même un truc sexuel qui se joue, de désir, vous croyez qu’on peut vouloir faire des vêtements sans jouer sur la séduction ? »

« Je dirai qu’ils ne respectent pas beaucoup les mannequins. J’ai l’impression qu’ils ne les regardent pas en fait, qu’ils ne regardent plus que le vêtement mais pas la personne. D’ailleurs ils sont tous assez uniformes, le côté sylphide de toutes ces filles, les mecs pareil, je me disais tiens c’est bizarre pourquoi on essaye d’uniformiser tous les mannequins et de ne pas jouer sur leur personnalité ? Je pense que de grands couturiers l’ont fait, j’ai le souvenir de Yves Saint Laurent avec certains mannequins ou Jean Paul Gaultier.  Mais je peux comprendre, c’est peut-être un truc de jeunesse, il faut attendre plus tard pour commencer à s’intéresser vraiment aux mannequins ; je trouve que c’est un truc passionnant, ce principe des modèles dans la mode. J’étais surpris qu’ils soient tous aussi… relégués. »

Avant la nuit, nous avons cherché en vain à retrouver cette phrase du générique d’un film de Godard : « Le cinéma, disait André Bazin, substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs. Le Mépris est l’histoire de ce monde. »

Mathias Ohrel, dans Magazine, juin 2012

 


Benjamin W

publié dans Magazine il y a un an exactement

A l’approche d’un certain âge, la contemplation des échelles temporelles me donne des vertiges. Nico est mon ami depuis 25 ans. Il fêtait cet été 40 ans de surf sur les plaisirs et les sensations d’une existence enthousiaste. Nous étions 28 le 24 juillet, sans compter les chevaux, les araignées et les biches, à quitter ensemble le temps pour s’émouvoir avec lui. Deux jours dans les bois de Frapotel, puisque c’est le nom curieux du site qui accueille la villa construite par Jean Dubuisson* pour André, le grand-père de Nico et de Benjamin. Car Benjamin, le grand frère exilé entouré des mystères qui dorent les légendes, existe.

« C’est un endroit incroyablement ressourçant. Un produit typique de la pensée moderniste : utilisation ultra rationnalisée de l’espace, un coté modulaire, toutes les fenêtres sont des portes, toutes les portes font la même taille, plein d’idées comme ça. Un environnement de vie qui s’efface presque, qui conditionne ta pensée et ton rapport à l’espace, en même temps qu’il laisse la place pour exister dématérialisé. Je ne sais pas comment dire… », prétend Benjamin, qui sait au contraire très bien comment dire, avec un accent américain parfois, les charmes de cette rencontre entre une architecture quasiment californienne et les paysages boisés de l’Oise. Son grand-père a fait construire pour chacun de ses enfants une maison dans la forêt qui entoure sa villa ; c’est dans les branches que sont les racines de Benjamin, dans cet appartement idéal dont le toit est une continuation de la clairière, dont les fenêtres créent des cadres pour la nature, dont l’aura réconcilie raison et sentiments. La famille a du goût, la maison est habitée harmonieusement de meubles en bois chauds, de plats précolombiens, d’un orgue et de tapisseries anciennes qui paraissent modernes dans l’épure générale des lignes de fuite.

Lui ne dit pas qu’il a fui quoi que ce soit, mais que c’est par accident – « ils ont toujours des effets bénéfiques » –, qu’il quitte en 1984 sa « petite vie bourgeoise très confortable pour aller tenter des aventures de l’autre côté de l’Atlantique ». Stagiaire dans la galerie de Daniel Templon à Paris, un samedi soir, il livre directement à son hôtel des photos à une collectionneuse. Sa mobylette de fonction est renversée par une voiture. Le choc déclenche une fixation, « presque un réflexe physique, pour se protéger contre la perte de connaissance », sur les photos éparpillées au milieu de la rue de Rivoli. Il convainc les pompiers de mettre les images sur son ventre après l’avoir allongé sur la civière, et surtout son médecin de père de les livrer au Ritz sans attendre le diagnostic. La destinataire des photos vivait entre New York, Zurich, Londres et Paris ; elle deviendra l’employeur puis l’amie de Benjamin, et sera tellement impressionnée par « quelque chose qui n’avait rien à voir avec du professionnalisme », mais son obsession et sa détermination, qu’elle lui permettra de mener une existence aussi internationale que la sienne.

Armé de lettres de recommandation, le « petit Français à dégrossir un peu » part une semaine à New York, et y reste 25 ans. 6 mois dans une galerie, payé 5 dollars par jour et sans papiers. Avant de plonger dans le tourbillon des années 80, s’occupant des appartements de ceux qui voyageaient autant qu’il en avait le dessein : « J’avais un jeu de 10 clefs, les gens me téléphonaient pour m’inviter à vivre chez eux, arroser les plantes, nourrir le chat… New York était dans une espèce d’euphorie assez naïve finalement, un peu American Psycho mais avec une effervescence créative, un display d‘argent beaucoup plus fort qu’en Europe bien sûr, mais pas aussi bling ni business que maintenant » Via la dame du Ritz, Benjamin gère la collection d’un Grec. Et voit double : à travers les yeux du « bureau » il découvre le monde des Sotheby’s et autres Christie’s, et pose son propre regard curieux sur la scène émergente de l’East Village.

« Lacan est mort. Il faut tuer le père », répond sa mère psychiatre à Benjamin quand il l’appelle quelques années plus tard pour lui demander un exemplaire du Séminaire. Pour l’étudier en compagnie des autres étudiants du Whitney Program, « un think tank monté par un lacanien trotskyste, une espèce d’intellectuel comme on n’en fabrique plus, pris dans ses théories et peu intéressé par leur vérification ». Mais peut-être aussi pour jeter un œil rationnel sur la bible maternelle, téléchargée en héritage : « j’avais l’impression de ne pas avoir besoin qu’on m’explique ça, de connaitre ces choses instinctivement, d’entretenir sciemment mes tabous, identifiés empiriquement ». Le soir en sortant de cours, Benjamin monte dans une grosse limousine, se change sur le FDR Drive entre SoHo et la 72e rue, et se métamorphose. Il analyse downtown, pourquoi le monde de l’art est noyauté par des salauds de capitalistes bourgeois, et festoie uptown avec l’ennemi. Loin de sa famille.

Le début des années 90 est marqué par une récession énorme. Le krach du marché de l’art annule une génération complète d’artistes, Julian Schnabel n’est plus un pape et devient cinéaste. Benjamin, après avoir fait des expositions de posters dans les rues ou sur les vaporettos à Venise, s’assoit, réfléchit et crée Äda’Web : « arriver comme pionnier de l’Internet. Faire partie de ce mouvement d’explorateurs, cartographier cet espace. Profiter du regard des artistes et de leur compréhension du monde pour comprendre les enjeux de ce nouveau territoire. Comment ça allait changer notre rapport à la formation, à l’image, au temps, à l’espace, à la culture… j’avais étudié le rapport des artistes-vidéastes avec la télévision, et je voulais que cette fois les artistes participent dès ses débuts à la définition de ce media, qu’ils y prennent une place, voire position. Dans cette période sans argent, il n’y avait pas d’enjeu financier et économique, on pouvait faire ce qu’on voulait. L’enjeu n’était plus qu’intellectuel.»

Äda’web invente le principe du banner adverstising, avec les truisms de Jenny Holzer en 1995, ou les blogs en proposant à une conservatrice du Moma de raconter chaque jour son voyage en Chine en ligne avec textes, images et vidéos. Il explore, s’affranchit et fascine à cette époque le pionnier du web que je voulais être, ouvrier de la noosphère en construction. Mais quand AOL rachète le site trois ans plus tard, c’est en fait le talent des équipes qui intéresse la multinationale, et le site disparait. « C’est ok de se planter », dit Benjamin, presque devenu américain.

Un jour, il est à Londres pour une année de travail à l’ICA [Institute of Contemporary Arts, ndlr] sur les nouveaux medias, et dîne avec David Ross, qui dirige alors le Moma de San Francisco. L’homme reçoit un appel de son media curator pour annoncer sa démission. Effet bénéfique de l’accident : Benjamin part occuper le poste sur la côte ouest. Il n’abandonne pas pour autant les projets européens, participe à la Villette Numérique en 2004, et crée la H Box, avec Pierre-Alexis Dumas pour Hermès : une boîte dessinée par Didier Faustino et une « visionneuse » – posée d’abord à Beaubourg puis au Musée de Leon, au MUDAM, à la Tate Modern et l’avenir dira où encore –, où sont montrées les œuvres vidéo commandées chaque année à 4 artistes. Un moyen encore d’animer les laboratoires de l’innovation et de l’invention, dans cet esprit d’exploration qui agite la vie de Benjamin.

Depuis un an, Benjamin a eu envie de reprendre pied en Europe, et de quitter New York, « trop chère, trop compétitive, trop compliquée quand on n’a plus besoin ou envie de vivre au centre du monde ». Trois mois d’enseignement à Venise ouvrent de nombreuses perspectives, et Benjamin se pose à Gijon, en Espagne (« Quand tu es Asturien, tu dis Chichon. Comme dans « Tu veux un peu de chichon », exactement »), et découvre une culture autarcique qui sent fort le cidre. Il est déjà très excité par l’exposition des pièces de la collection Thyssen-Bornemisza qu’il prépare pour octobre, le chapter Pecha Kucha qu’il monte dans la ville enclavée, les paysages magnifiques et les eucalyptus qui lui rappellent la Californie du Nord et les deux vols pour Paris, qui vont lui permettre de souvent sortir du temps, à Frapotel.

Sur la bande originale du WE gravée dans mon iPhone, un oiseau chante. Son air me parait nostalgique, comme s’il me rappelait que j’avais vieillit plus vite que Benjamin pendant ces 25 ans sans le connaitre. Peut-être par accident. Ou à cause des vers obsédants de l’« Ode à un Rossignol » de John Keats : « Ici bas, où les hommes ne s’assemblent que pour s’entendre gémir, où la paralysie fait trembler sur le front un reste de cheveux gris, où la jeunesse devient blême, spectre d’elle-même, et meurt ».


taorminA

« In caso di emergenza, tirare il cordoncino »

L’avis était curieusement traduit -par « en cas d’emergence, tirer le cordonnet » -, dans cette mini-douche d’une pension suisse de Taormina.

La mer était bonne, mais l’atmosphère franchement automnale pour la Toussaint, et cette douche chaude était bienvenue. J’y ai réalisé que tout était curieux, depuis quelques heures qu’avaient commencé ces quatre jours de colonie de vacances en amoureux.

Nous avions laissé la toute petite Bianca (quatre mois seulement, une enfant, vraiment), pour la première fois en Bretagne chez sa grand mère. Et filé sans faire de sac vers l’aéroport, à moto. Les autres étaient déjà sur place : Joel en prof de yoga hilare, savourant la surprise des invités, Fab avec sa casquette noire sans aucune inscription, Marie et son mari en discrets représentants de la Mafia, H au bar en attendant des nouvelles de l’avion, devisant gaiment avec mon ex-femme. Celle-là même qui dans cette page s’appelait Petit Poney. Son nouveau mec (tout est relatif, ils sont ensemble depuis longtemps maintenant) et H se marraient déjà bien, au sujet de ces magazines qu’ils ont chacun.

Maria L passait par le T3 de CDG pour compléter ce casting insolite, dont nous ne savions rien à l’avance.

Quarante invitations lancées, quinze réponses positives, six couples engouffrés avec le Sirocco et sous la pluie dans les ruelles du mythe classique et ambigu. Arpentant les huit cent mètres qui séparent la Porte de Messine de celle de Catagne. Explorant les encadrements du paysage vertigineux entre les deux bouches, à chaque extrémité du ventre de la petite ville. Le Corso Umberto comme un intestin tentaculaire, regorgeant de champignons fantastiques, de pasta, de boeuf tranché en lamelles biaisées, de poissons grillés, de vins blancs et rouges, de champagnes, de limoncello et d’amareto, de vodka, de whiskey, de danses et de joies. Même de pizzas.

La grosse boule de feu tombait précisément dans le puits du volcan quand nous sommes remontés de la plage. Pour la dernière fois du séjour. Le premier jour. Nous étions déjà ivres et salés, plus rien ne comptait, et tant pis pour toute cette pluie à venir. Après avoir regardé le lancement d’une fusée en “brut live” sur euronews, j’ai appris que le mot le plus recherché par les européens cette semaine sur google était “gaddafi”. C’est au San Domenico que nous avons recommencé à sautiller. Chafik et Sandra ont surgi comme des fleurs pour le diner, alors que nous avions déjà fréquenté insouciants plus d’étoiles dans les Palace de Taormina que Monte Carlo n’en revendique. Isola Bella et sa sublime maison de pierre avaient commencé à nourrir nos fantasmes. H nous a fait rentrer au morgana et les gens de l’entrée ont trouvé qu’il y avait été un peu fort sur le déguisement, nous n’étions que l’avant veille d’Halloween. Marlon Dean, lui aussi apparu sans que je comprenne comment –inutile de se demander pourquoi, il était évident dans le rôle du très jeune rebelle magnifique- racontait qu’il avait été élevé à Tahiti. Sans doute par pudeur, il n’a pas souhaité échanger en Maori mais a pris nos destins en main. Ensemble nous avons parlé de moto cross et de boxe thaï, du dépôt sous la conciergerie et des planteurs de Fleury-Merogis. Discrètement il nous servait des verres et s’assurait que nous allions dans le bon sens. Nos rires sonores ont retenti sous les porches baroques. Aux portes du village suspendu, nous avons évité de trop nous pencher avant de plonger dans la piscine curaçao : l’Etna d’un coté, le terrain de foot, le cimetière scintillant, la montagne et la mer de l’autre. Partout des jardins ravissants. Taormina est une ile dans le ciel.

Le plus vieux copain de Joel dans ce groupe était H. H s’appelle Robert. Comme c’est l’usage dans l’armée, personne ne l’appelle jamais autrement que par son nom. Entre deux éclats de rire, il nous a raconté ses “trois jours” : “Je vais à Caen, chez les Ch’ti. Ou à Laon. Enfin dans une ville où quand les gens te parlent, tu ne comprends pas ce qu’ils disent. Visite chez le psychiatre. Je lui dis monsieur j’aime beaucoup l’armée, et j’adoooore les militaires. Vive les forces de l’ordre ! C’est où la chambrée ? je me retrouve dans une cellule, je m’allonge après moultes discussions avec mes collegionaires, et j’entends toutes les portes se fermer à clef. Un zozo de sergent fermait. Je me suis levé, et j’ai tambouriné sur les portes toute la nuit”. Tout fils de militaire qu’il était, il a été relâché à l’issue de ces trois jours. Il n’avait sans doute rien à voir physiquement avec le personnage aux pommettes hautes, au corps gigantesque ou maigre selon les excès, aux cheveux synthétiques et aux authentiques fulgurances romantiques dont il est coupable depuis. Mais déjà rien ni personne ne pouvait l’enfermer.

Car le citoyen H a son propre gouvernement. Créature à la solde des marques de luxe qu’il vénère et maltraite avec leur consentement, il vit dans les images qu’il crée pour sa propre consommation. Et porte son regard gris sur le monde avec la circonspection et l’humour qui conviennent aux icônes. Son monde a peut-être l’épaisseur d’une feuille, dont le recto séduisant a un verso que l’on devine douloureux. Mais sa voix cuivrée raconte les histoires avec gaité. Contradictoire avec les paysages lunaires de pierres noires de l’Etna, qui servaient de décor à notre exploration curieuse de l’ambivalence des sentiments.

Comme en bande, nous sommes entrés vivants et avec délice dans une image animée de Taormina, composée par Joel pour sa carte postale personnelle et en relief de cinquantenaire. Marlon Dean rendait hommage aux silhouettes gracieuses du baron von Gloeden. Les modèles de l’aristo souffreteux et jouisseur du XIXe, auxquels on doit le lancement de Taormina sur la scène glamour internationale, étaient des paysans, des bergers, des pêcheurs, des artisans, des danseurs de tarentelle et des muletiers ; figés sur la toile, puis sur le papier photo, ils procurent un sentiment de liberté sans contrainte. Les beautés de Taormina sont devenus symboles d’une attitude magique des siciliens. Nous avions dans notre groupe les caractères capables de nous faire découvrir ce village sans âge, de nous faire vivre tous ensemble dans ce que Barthes appelait “un monde irréel et réel, réaliste et faux, un onirisme inverti, plus fou que le plus fou des rêves” (à propos des images de Gloeden).

Avant de partir, nous avons carrément communiqué avec le cosmos sur les flancs noirs et sidérants du volcan. Le spectre d’une chaude et pénétrante lumière traversait les vitres du mini-bus. Et un avion nous a ramené à Paris.

A aucun moment nous n’avions eu envie de tirer le cordonnet.

Ce matin à L’Armor-Baden, l’eau m’a parue très froide. L’automne breton est parfaitement homothétique avec la toussaint sicilienne : il fallait vite se sécher sur la plage de Taormina, à l’abri de la pluie, en sortant de l’eau. Ici on peut en novembre prendre son temps après avoir nagé, l’eau est réglée beaucoup plus bas que la température extérieure.

Je suis tout de même venu m’adosser au poêle à masse de lave -une autre pierre que celle de l’Etna, beaucoup plus claire, très efficace- pour écrire ces lignes avec la sublime Bianca dans les bras. Et c’est grâce à elle, à Sonia, peut-être à la chaleur mystérieuse de la pierre aussi, que j’ai retrouvé le nom de cette lumière spectrale de Taormina : l’amour.

“La plus universelle, la plus formidable, et la plus mystérieuse des énergies cosmiques » disait l’inventeur de la Noosphère, Pierre Teilhard de Chardin. C’est ici comme là bas une même force qui nous chauffe vraiment, toujours insoumise et curieuse, immense, ubiquiste et étrange.