Prosper K

Rencontre publiée dans Magazine en janvier 2014

« He’s an old friend, a weightlifter, an underdog” susurre Diane P dans un filet de sa voix fantastique et hypnotique. Elle est comme une ombre qui parlerait, et je ne saurais dire si elle compare ensuite Prosper K à Robin Wood (dans Buffy contre les vampires) ou Robin Hood. Les deux marchent, pour décrire Prosper. Ainsi que quantité d’autres possibilités.

Le CV de Prosper est protéiforme : Ancien rédacteur de Vogue et rédacteur en chef magazine de Vogue Hommes International, il est avant tout irlandais, mais aussi scénariste et collaborateur du Times, The Guardian, The New York Times, Welt am Sonntag, Graphis, Sleaze Nation, Loaded, The Big Issue et Paradis. Il a collaboré avec Barbet Schroeder pour l’Avocat de la terreur (2007), qui a gagné un César, et travaille à son premier roman ou l’on en saura plus sur sa vie de soldat, et dans les Balkans. Pour Men Under Construction il y a quelques années je lui avais demandé sa vision de l’homme dans le futur, et nous avions publié une courte nouvelle délirante, mettant en scène un avatar de Tom F dans un Programme de Réalité Simulée de la SRP ; décors de Tchouang-Tseu (400 ans avant notre ère). Exergue du papier : « Les voisins ? Ils ont seulement appelé quand leur chien s’est mis à rapporter des morceaux du mec à la maison. Trop défoncés pour sentir la puanteur. »

Motos, sexes, larmes, sueur, haltères, drogues, franche rigolade et stars étaient déjà les ingrédients de notre première rencontre, à un diner de Noël surréaliste et sur les hauteurs de Calangute, en Inde. Il y a plus de dix ans. Ce mardi de novembre 2013 est froid, et Prosper a surmonté un gros rhume pour venir me voir, sans savoir que je l’enregistrerais. Il me donne un premier conseil : mettre le téléphone en mode avion pour ne pas être interrompus. D’abord, qui est cette Erin H, flatteuse bloggeuse qui compense sur la toile les attaques d’un groupuscule mafieux de motards en colère contre Prosper ? « C’était mon stagiaire pour ainsi dire, c’est l’un des jeunes personnes dont la carrière j’ai lancé. Bon quand je tombe sur des jeunes personnes qui ont du talent j’essaye de les aider, parce que au lieu de faire des diplômes de journalisme, quand même c’est mieux se consacrer aux diplômes sérieuses comme le droit par exemple, afin qu’on puisse se protéger de tous les escrocs et les reptiles qui essayent de nous arnaquer, mais pour le journalisme et l’écriture soit tu as le talent soit tu n’as pas le talent. On a encouragé, mais ils ont fait leur carrière tout seuls. Parce que c’est mieux que se plaindre et râler par rapport à le manque de talent dans le milieu, c’est mieux peut être de subvertir le milieu en y insérant du talent. Non ? »
Je ne sais pas pourquoi –sans doute à cause des études ibériques et sud américaines qu’il a quand même faites-, nous poursuivons un peu la conversation en espagnol. Avant de revenir au journalisme, et éventuellement à 7Post, le nouveau projet de Prosper. «Quand j’étais teenager j’ai toujours voulu être journaliste, je voulais être le prochain James Cameron, un reporter et traiter de grands sujets. Mais j’avais des problèmes avec les flics comme pas mal de teenagers, j’étais un jeune homme très très en colère et très violent et je suis parti dans l’armée, qui m’a appris à contrôler mieux la rage et la colère. Mais après je suis allé à l’université de Londres en tant que étudiant maturé, avant qu’on m’a expulsé. Mais ce qui était bien c’est que cette flirtation pour ainsi dire avec l’éducation m’a rappelé de l’éducation anglaise très chère payée par mes parents. Après je faisais videur de boîte de nuit à Londres et aussi j’étais garagiste de motos à Fulham, et j’ai croisé deux mecs qui travaillent pour des magazines de motos que je lisais et bon un jour ils m’ont dit « oui notre chef cherche quelqu’un pour vendre de la pub » et j’ai dit je connais rien à ça, et eux « bah oui tu es irlandais tu parles tu parles tu parles tu pourrais vendre de la pub toi », donc je suis allé à l’interview et j’ai été accueilli par Marc Williams qui est grande icône dans la presse britannique, j’ai baratiné Williams à mort et bon je suis sorti en me disant c’était une grosse perte de temps, et ce jour même -à cette époque on avait pas de portable- mon chef au garage de motos à Fulham m’a dit « y a une espèce de folle au téléphone qui veut te parler » et elle m’a annoncé que j’avais le boulot et est ce que je pourrais commencer le lendemain ».
Rapidement, Prosper fait le travail de trois pigistes, en plus de vendre la pub, et lance un mensuel de moto. Mais « mon implication là-bas a duré 4 numéros parce que la guerre en Yougoslavie s’est déclenchée donc j’y suis allé, en tant que stringer ». Entre ses séjours, « pour augmenter les revenus très maigres du journalisme », Prosper était « mêlé » dans des bars de motards à Londres. « On avait un club qui restait ouvert 24h sur 7 jours, c’était en bas, fermé, et en effet c’était ouvert parce qu’on donnait 600 livres (la devise, ndlr) aux flics toutes les semaines. Oui mais les flics, l’équivalent de la BAC c’est à dire le CID à Londres, revendaient en bas les drogues qu’ils avaient saisies de tous les gangsters du milieu du coin –des londoniens, pas encore les somaliens ni les yéménites ni ce tsunami des barbares de l’Europe de l’Est -. Il y avait quand même des codes, les flics réservaient notre club et fermaient les portes et on voyait les mecs du milieu de Londres de l’Ouest, et les flics nous donnaient une commission pour ça. Juste pour te donner une idée sur le milieu du journalisme à Londres dans les années 90 : c’était la drogue la drogue la drogue, même pour se faire engager pour écrire pour certaines magazines mensuels il fallait fréquenter le Colony Club à Soho et aussi le Graucho et le Chelsea Arts Club avec une poche plein de cocaïne. Bon, moi je prenais pas la cocaïne parce que j’ai une allergie c’est bien connu, mais c’était un cercle vicieux et tout tes revenus maigres gagnés par le journalisme free-lance il fallait réinvestir pour donner de la cocaïne aux rédacteurs et rédactrices qui commandaient les articles. Le magazine Loaded à cette époque… c’est très drôle, il y a une grande polémique en Angleterre en ce moment, les féministes veulent faire interdire ces magazines, elles disent qu’ils promoivent le machisme de la classe ouvrière obsolescente mais le paradoxe c’est que la presse jaune, la presse à scandale, c’est géré solidement par des mecs et parfois des filles de la bourgeoisie et de la petite aristocratie britannique. Ce pendant que les grands journaux sont écrits par des gens d’origine de la classe ouvrière. Lad culture.»
Prosper choisit ses mots avec précision, et les fait chanter avec son accent parfaitement maîtrisé. On sent qu’il a répété plusieurs fois déjà cette histoire, quand Peter L et Linda E sont arrivés dans son bar pour prendre en photo la top model avec de vrais bikers : « j’ai vu une petite blonde aux grands yeux bleus, j’ai flashé dessus, bon j’adore les femmes en général mais j’ai mes faibles, et pendant les mois qui suivaient j’ai fréquenté le squat de mon ami qui était juste à coté du stade de football de Chelsea -c’était comme ça à cette époque, Chelsea et Fulham, c’était encore des êtres humains, pas encore les banquiers ou des français, la vie était abordable tu pouvais vivre à Londres mais maintenant c’est hors de question, comme Manhattan, et ils vont faire la même chose avec Paris-, effectivement je suis allé au mariage de Marie-Sophie et Robert dans le sud de la France, pour revoir la petite blonde aux yeux bleus. C’est la coiffeuse Odile G, qui est ma femme maintenant depuis vingt ans. »
The Big Issue était fait pour les SDF de Londres. Comme une grande partie des vendeurs à Londres étaient des anciens soldats aéroportés, et que Prosper est ancien parachutiste, il travaille beaucoup pour le magazine dès la fin des années 90. « On apprenait aux personnes dans la rue comment vivre au niveau de l’hygiène et tout ça. Et un jour j’ai fait un interview de John Galliano, il venait d’arriver chez la maison Dior, et on a parlé de l’époque quand John était à la rue, car plusieurs fois il a été à la rue. Les attachées de presse étaient sous la table. »
Prosper ressemble à Harvey Keitel, en vrai et dans l’ours de 7Post. Je lui dis. «C’est intéressant, parce que je suis allé chez Agnès b récemment pour qu’on me fasse un smoking pour mon 1er mariage gay en effet, chez moi en Irlande. Le chef d’atelier m’a dit t’inquiète pas moi je suis bien habitué aux mecs comme toi j’ai habillé Harvey Keitel. C’est marrant, Harvey Keitel porte des smokings Agnès b. On a le même problème quand on porte des costumes et cravate ; on a une blague en Irlande « qu’est ce qu’on appelle un irlandais en costard ? » « -L’accusé ». J’ai toujours l’air du videur que j’étais à l’époque, les costumes ne me vont jamais bien. Il faut que mes costumes soient fait sur mesure. »
Pourquoi Prosper se lance aujourd’hui dans une autre aventure de magazine ? Certes, ce sera le premier à proposer de la réalité augmentée. « Dans notre milieu de la mode, les gens ne lisent pas, c’est pour ça qu’il y a aussi peu de texte dans 7 Post ». Je me souviens alors de cette anecdote hilarante de Prosper sur une rédactrice en chef du Vogue qui a refusé un papier de Gabriel Garcia Marquez, parce qu’elle ne le connaissait pas et pensait que ses lectrices ne le connaitraient pas plus qu’elle. J’adore les coups de gueule tranchés du Bad Lieutenant de la Fashion. Peu de gens trouvent grâce à ses yeux, et il ne mâche jamais ses mots : «le Vogue France c’est rien du tout, c’est un catalogue de la Redoute ».
Je soupçonne que pour Prosper, 7Post est surtout l’occasion de s’attirer encore des ennuis. Pour lire les codes cachés dans les images du magazine, il faut une application (qui déclenche interviews, films, musique, images animées en 3D sur le smartphone ou la tablette du lecteur). J’adore ce que je vois, et je fonce sur l’AppStore pour avoir mon application. Mais Prosper m’arrête : « On a eu des problèmes déjà avec les gens sensibles de l’Apple Store, à cause des nichons. On est obligés de refaire l’application pour conformer aux valeurs puritaines de Apple. »


Simon L

Rencontre publiée dans Magazine, Vol 2 numéro 12, Juin Juillet Août 2013

« Mitrand ». Cette façon de dire le nom de notre ancien Président – c’est aussi celui de mon ex-femme – me paraît dissonante dans la bouche de l’écrivain qui, par aimable curiosité, a accepté de déjeuner avec moi.

Beaucoup d’autres noms de famille ont émaillé notre conversation mondaine. Mais cette syllabe transformée en fantôme, provocatrice à mes oreilles, rappelait en creux que ceux de L’Elysée Matignon, du Palace et des Bains Douches n’avaient jamais revendiqué d’être progressistes. Ils ont tous encore une passion pour ce Francis D par exemple, qui dit des horreurs avec sa belle voix un peu lente. Simon dit « j’aime beaucoup, lui, il est très sympathique ». Puis « Ça, il est assez primesautier ! Il est spontané. C’est ce qui me plaisait dans cette bande. Alain S n’est resté qu’assez proche de ce qu’il était quand il avait 18 ans. Je l’ai rencontré au Diable des Lombards en 78-79, la première fois ; ensuite aux Bains douches, il venait de se faire déchirer sa carte parce qu’il avait traité le patron de petit antiquaire pédé, il était en bas des marches et disait « je vais les déchirer au cutter ». Alain, il était vraiment dans la bande. Ils sont tous un peu comme ça. Moi j’ai beaucoup d’affection, on a été proches. Après il a dit qu’il avait écrit mon premier livre parce qu’il était furieux qu’il ait marché. Mais bon je ne lui en veux pas. Il est comme il est. S’il prend le pouvoir, j’ai intérêt à immigrer rapidement parce que moi et quelques amis on sera les premiers sur la liste. »

Le branché de base, héroïnomane et spécialiste des vêtements aux puces, était de droite dans les années Giscard. Petit fils de branché – « ma grand-mère était à Montparnasse dans les années 30, elle a connu à peu près tout ce qui tournait à la Rotonde, les Breton etc. » –, fils de branché – « mes parents étaient à Saint-Germain dans les années 50, mon père était surréaliste (et comptable, ndla), ils ont connu Adamov et ces gens là » –, Simon L s’est retrouvé aux Halles en 78 avec la bande éponyme, comme par un mouvement tectonique des plaques parisiennes. Son amitié à lui, avec Jean-Jacques Schuhl, est « une des choses les plus jolies, enfin agréables, qui soit. J’ai lu Ingrid Caven quand c’est sorti, et je me suis dit donc c’est possible, avec mon bagage de traîne savate de la nuit, d’écrire quelque chose et de faire de la littérature. » Simon fait donc de la littérature, excellente je crois, et seuls « les crétins » pensent que si l’un de ses héros est un ancien du GUD, c’est aussi son cas.
L’écrivain, souvent croisé au petit matin en bordure de dancefloor finissant, mais avec lequel nous n’avions jamais échangé finalement, a eu la patience de m’attendre au bar du Fumoir avant de s’assoir et de raconter. Il a les traits de John Malkovitch (ou de José Garcia, ce qui l’amuse plus), des chemises de treillis ouvertes sur un torse puissant, quelques poils blancs dans la barbe, et son nom est, à plusieurs points, lié à certains de mes penchants. Cousu même. Si bien que je me crois autorisé à paraphraser ses 113 études de littérature romantique, dont j’ai continué la lecture après notre déjeuner. J’y ai découvert page 310 qu’il avait plus de quarante ans lorsqu’il est allé pour la première fois seul chez un dealer, et deux années de plus quand il a écrit les premières pages de son premier roman, après qu’une fausse piste l’a occupé de 1989 à 2002. Il vient d’écrire cet « antiportrait d’un homme-enfant qui a sali son duvet sans jamais oser l’ôter » à la campagne, où il vit désormais.

Simon n’en est pas moins urbain. Nous avons parlé, sans éviter les sujets qui l’ont fâché avec certains, de tout et du rien : de neuf mois de travail sans sortir et des gens nouveaux qui entrent dans la vie après la sortie d’un livre, de la « suite overdose » qu’il occupait dans un hôtel pourri rue de Beaune –« c’était l’auberge espagnole, j’ai du recevoir 300 personnes là dedans »-, d’une drogue et de l’alcool en général – « j’avais un rythme qui me permettait de me reposer pendant 4 ou 5 jours. J’écris aussi en redescente. C’est vachement bien pour tout ce qui est un peu tire larmes. Après il faut corriger parce que c’est trop sentimental. Un feuillet par jour, doucement » –, de la dame de compagnie de Joey S, de cette expression irrésistible qu’il utilise (« amoureux à se jeter par terre »), de cette « créature hallucinante, métis d’indienne, de chinoise et de thaïlandaise, un mètre quatre vingt ou presque » qui a frappé un jour à sa porte, d’une autre forme de métissage social, le mulet (dont la mère est aristo et le père roturier, comme Frederic B ou moi, ce qui crée, j’ai constaté, une passion pour les noms de famille), du fait que chez ces gens là Simon L a observé que « la mère, souvent, est épouvantable ; elle pense qu’elle est de meilleur sang que le père, donc que le fils, parce qu’elle n’est pas mélangée. Cette distance qui s’instaure crée un désir, un manque. Mais j’ai vu le cas contraire, un de la bande : le père était chauffeur de taxi jamaïcain à Londres et la mère était aristo. Il était noir aristo et ne lisait que Pouchkine.» Nous avons trop peu parlé de Teresa M, qui lui a donné de l’argent pour des livres qui ne se vendaient pas – « j’ai vendu 2 750 exemplaires de Nada Exist » (mais aussi 40 000 pour Jayne Mansfield, ndla) –, de son usage de la géométrie en référence à l’esprit de finesse de Pascal (alors que je croyais reconnaître un lecteur de John Kennedy Tool), d’appartements où les filles se prennent les cheveux dans le lustre en dansant sur les tables, et de vanité littéraire (« lire Gérard de Nerval à Nikki Beach un après midi de juillet »  in 113 études de littérature romantique).

Et puis il y a cette histoire de détention au dépôt, sous la conciergerie de Paris. La même chose m’était arrivée, exactement un an avant Frédéric B et lui. « C’était en Janvier 2008, le 30 – je le sais car c’est l’anniversaire d’une vieille amie –. Frédéric avait visiblement été extrêmement troublé par cette histoire, moi je vais pas dire que c’était normal, mais ce n’était pas la première fois que ça m’arrivait et on n’était pas dans des conditions trop épouvantables. Je ne sais pas dans lesquelles vous étiez vous, mais Frédéric a eu la cellule VIP, il a quand même eu une douche. Moi j’avais la cellule pour les terroristes, qui était relativement bien designée, assez propre. On s’est jamais retrouvés enfermés avec d’autres gens, on a toujours été traités spécialement, à cause de Frédéric ! Moi ils pensaient que j’étais le dealer du Baron, donc ils ont fait une descente chez moi – j’habitais à Pigalle à l’époque avec un chien qui s’appelait Rex, et genre six personnes –. Ils n’ont rien trouvé. Il y a eu un bon avocat, qui nous a sorti tout de suite, Frédéric a assuré ça. Donc lui a fait un livre là-dessus. Moi, à ma connaissance, je n’en ai jamais parlé, et je n’ai jamais tenu de propos contre la police, je suis au contraire très respectueux de l’ordre et plutôt contre la légalisation, donc je ne suis pas le personnage d’anarchiste hystérique qu’il a mis dans son livre. Mais on a sorti nos deux livres à la même rentrée de Septembre, et on en a profité, de concert d’ailleurs. J’ai eu le Prix de Flore avec Justine (l’hyper Justine, mon livre préféré de Simon, ndla), donc forcément ça a fait rire parce que Frédéric est le patron du Prix de Flore, mais c’est un livre qui était amusant, enfin pour moi il est assez anecdotique, dans mes quatre livres ce n’est pas celui que je mettrais au pinacle, mais bon c’est rigolo mais assez pervers, et la perversité ça me fatigue donc voilà, ça m’agace encore un peu».
Simon, lecteur frénétique et mémoire d’autiste, documente ses romans avec précision : « j’ai été tous les soirs dehors, de début septembre à fin décembre 79, et j’ai mémorisé un nombre de choses considérables ». Et fait sans aucun doute partie des écrivains contemporains qui plaisent le plus aux critiques, alors que lui-même ne lit pas les auteurs vivants, ou très peu. Pour son troisième roman, il a eu le prix Femina – « ça a été meilleur que le reste» –, et pour le premier il y a eu un effet Ardisson – « parce que j’étais bourré et défoncé, je me suis retrouvé au bêtisier sur France 2 ». Donc « du coup j’ai écrit l’hyper Justine comme ça au forceps dans cette maison de campagne, le passage qui m’intéressait c’était la vieille sur son siège qui perd la boule, ça m’intéressait, j’y voyais un côté Joyce qui me plaisait beaucoup, après bon euh, pour conserver une intrigue j’ai fait un livre, donc c’est un livre on va dire disparate, avec des choses qui me plaisent beaucoup et d’autres qui me plaisent moins. Je ne l’ai pas relu d’ailleurs, c’est un des rares que je n’ai pas relu depuis qu’il est sorti ».
Une belle femme est arrivée à l’heure convenue. Quand nous nous sommes quittés, Simon m’a rassuré concernant l’enregistrement : « je peux redire exactement la même chose s’il le faut, dans le même ordre. Je suis en boucle. Il suffit de déjeuner à nouveau ensemble ».

Mathias Ohrel

 

 


Christophe H

Entre les deux tours cette année, les jeunes créateurs de mode, les jeunes photographes, les jeunes acheteuses d’art et quelques vieux de la fashion ont convergé vers la villa Noailles. Pour la 27e fois, Jean Pierre B rassemblait a Hyères sa famille de plus en plus élargie pendant le dernier week end d’avril, et selon ses principes d’une authentique éthique athée et éthylique, appliqués à cette fête éparpillée dans l’archipel venté, « les gens » se sont débrouillés pour faire des rencontres. Angelo et moi avons profité d’une éclaircie glacée de fin de journée pour fondre sur Christophe H, contradicteur occasionnel de Yohji Y sur les questions de mode, de cinéma et d’obscénité.

Ses yeux agités continuaient de virevolter pour séduire à tout va, pendant que nous captions sa voix. Nous avons parlé de cinéma et de vérité – « il faut de l’artifice pour arriver au réel »–, de la Nouvelle Vague bien sûr et du cinéma de papa très scénarisé, de littérature, de la langue que les cinéastes imposent dans leurs films –« un film de Godard se reconnaît au son »–, du réel qui échappe au réalisme de convention, de son rapport au cliché, du fait que si le metteur en scène à couché avec l’acteur la veille il ne va pas se passer la même chose sur le plateau : « ce qui est le plus réel, ce n’est pas ce qui vient du scénario ou du dialogue, c’est le regard porté sur une personne ce fameux jour de tournage, selon ce qui s’est passé la veille. »

Très vite il est entré dans le vif du sujet : le rapport au modèle –« de la pâte à modeler », et la possibilité de le regarder. L’obscénité de ce rapport, son éventuelle perversité. « C’est toujours une violence de demander à quelqu’un de le regarder. Evidemment, ça parait clair sur les scènes sexuelles, si on demande aux gens de mimer les actes amoureux ou les scènes de tristesse ; demander à quelqu’un de pleurer et de filmer, on voit bien tout de suite ou est l’obscénité. Mais c’est la même perversité de demander à quelqu’un de s’asseoir sur un canapé et de lire le journal, car on ne sait pas ce qui s’est passé cinq minutes plus tôt, juste avant qu’il le fasse. »

Christophe H parle des autres metteurs en scène et c’est sur lui qu’il nous révèle des choses qu’il n’a aucune intention de cacher. « Il y a des metteurs en scène qui jouent sur le côté pervers, c’est-à-dire qui, le matin, vont être exprès hyper désagréables avec les acteurs, pour qu’il soit perturbé, déstabilisé, et l’après-midi du coup il doit jouer une scène, il est un peu perdu, et on va voir ce qu’on cherchait. Moi, j’avoue que ce n’est pas tellement mon cas, je peux adorer certains cinéastes qui font ça comme Pialat, mais je ne sais pas diriger les acteurs comme ça. Moi j’ai besoin… », petit blanc de fausse pudeur, puis cette phrase coquette presque susurrée : « oh c’est atroce, je ne devrais pas dire ça ». Avant de reprendre : « moi j’ai besoin d’avoir en face de moi des gens d’une docilité incroyable, voilà. Je préfère. Je n’ai pas besoin de sadiser, mais j’ai besoin d’avoir des gens qui s’offrent, ce qui est compliqué et prend du temps. Je veux qu’ils me montrent ce que je ne leur ai pas demandé de montrer. Alors on peut penser que c’est pervers, parce que j’utilise la douceur, la gentillesse, ”je suis là, tu peux me faire confiance” et tout ça, mais en même temps, ce que je veux filmer de toi est ce qui t’échappe. »

Christophe H revendique d’être lucide. En particulier sur ce qui se joue dans son rapport aux acteurs lorsqu’il les filme. Il aime travailler « avec des acteurs intelligents ». C’est-à-dire Louis Garrel, Chiara Mastroianni, Ludivine Sagnier, Isabelle Huppert, « qui ont beaucoup réfléchi, qui en souffrent beaucoup, mais qui savent le gérer. Après, ça peut m’arriver de travailler avec de plus jeunes acteurs, qui ne comprennent justement  pas le fait qu’une fois qu’on a obtenu ce qu’on veut d’eux, on ne veut pas prendre le petit dej avec eux. En gros, la nuit était très bien, mais j’avais promis la nuit, rien d’autre. C’est de la morale sexuelle à 2 francs, mais on n’a pas forcément toujours envie de prendre un petit déjeuner, et ça ne veut pas dire qu’on est un gros salopard.  C’est juste qu’on fait du cinéma, c’est pas de la vie. »
« C’est compliqué pour un comédien d’admettre qu’il a envie  d’être vu. Et beaucoup de comédiens ne veulent pas être vus. Regardez quelqu’un comme Isabelle Huppert, qui est quand même une des plus grandes actrices françaises, elle a fait toute sa carrière sur cette idée : vous voulez me regarder, d’accord, je viens, mais vous n’aurez rien le droit de voir. Elle a un masque et  semble dire ”ça vous amuse d’essayer de me regarder sans que je ne vous montre rien ?” Elle fait sa carrière là-dessus, et c’est incroyable le mystère, la force, la violence que ça lui donne. Evidemment, plein de metteurs en scène continuent, et on sait très bien qu’on ne va rien voir en allant filmer quelqu’un comme Isabelle Huppert, on va juste voir une forme d’effacement, en somme, elle dit « ok, je suis là, mais je ne suis pas là. »
« Un vrai truc qui m’a manqué ici, j’avoue, en venant à Hyères, c’est que je n’ai pas vu de sexe. J’avais ce fantasme de penser que la mode assumait plus cette obscénité-là, et je me suis dit c’est quand même des jeunes stylistes qui travaillent avec des jeunes mannequins, ils ont tous des hormones. Du coup, j’ai été surpris que l’habit ne joue jamais sur cette faille-là, cette fêlure là, ce désir sexuel, cette obscénité-là et que, euh… on avait plutôt à faire à des gens… un peu amish. Alors je ne sais pas si ça vient de la sélection de cette année, mais je suis déçu… Ce n’est pas uniquement l’idée de voir de la peau ; même la manière de défiler, le choix des musiques et tout ça, à un moment on se dit : je ne sais pas, je serais vous, je serais à Hyères, j’aurais 20 ans, je serais ici libre avec toutes ces jolies filles et ces jolis garçons  pendant 5 jours, c’est quand même l’occasion aussi de s’amuser ! »

«  C’est là où ils ne sont pas très Nouvelle Vague : s’ils ont une sexualité, ça ne se voit pas dans leur travail. C’est-à-dire que je n’arrive pas à voir dans leur travail ce qu’est leur vie de tous les jours, je suis incapable de dire untel a telle vie, untel a telle vie. Alors qu’au cinéma quand même, je trouve que les cinéastes… On se déshabille quand même beaucoup plus dans nos films. »

« C’est la première fois de ma vie que j’assiste à un défilé, et donc je croyais qu’il y avait un truc de voyeur, quand même. Qu’on allait tous voir un peu un truc, pas se rincer l’œil, je ne dis pas ça, mais qu’on venait tous voir de la jeunesse habillée et déshabillée par exemple. Enfin et j’ai été surpris qu’ils soient autant habillés par exemple, qu’à aucun moment ils ne jouent de la séduction. Alors qu’en fait, c’est un truc que je retrouve beaucoup plus quand je feuillette des magazines de mode, où j’ai l’impression qu’li s’est passé quelque chose, en tout cas de l’ordre de ce désir-là entre le photographe et le mannequin. »

« Je voyais les photos de Roversi à la villa Noailles, il se passe un truc, alors que pour l’avoir côtoyé ces jours-ci, c’est un homme incroyablement sain, pas du tout pervers, justement. Et à un moment voilà, quand même il peut être dans un rapport de geste artistique… holà, là j’ai dit ”geste artistique”…  C’est quand même un truc sexuel qui se joue, de désir, vous croyez qu’on peut vouloir faire des vêtements sans jouer sur la séduction ? »

« Je dirai qu’ils ne respectent pas beaucoup les mannequins. J’ai l’impression qu’ils ne les regardent pas en fait, qu’ils ne regardent plus que le vêtement mais pas la personne. D’ailleurs ils sont tous assez uniformes, le côté sylphide de toutes ces filles, les mecs pareil, je me disais tiens c’est bizarre pourquoi on essaye d’uniformiser tous les mannequins et de ne pas jouer sur leur personnalité ? Je pense que de grands couturiers l’ont fait, j’ai le souvenir de Yves Saint Laurent avec certains mannequins ou Jean Paul Gaultier.  Mais je peux comprendre, c’est peut-être un truc de jeunesse, il faut attendre plus tard pour commencer à s’intéresser vraiment aux mannequins ; je trouve que c’est un truc passionnant, ce principe des modèles dans la mode. J’étais surpris qu’ils soient tous aussi… relégués. »

Avant la nuit, nous avons cherché en vain à retrouver cette phrase du générique d’un film de Godard : « Le cinéma, disait André Bazin, substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs. Le Mépris est l’histoire de ce monde. »

Mathias Ohrel, dans Magazine, juin 2012

 


Benjamin W

publié dans Magazine il y a un an exactement

A l’approche d’un certain âge, la contemplation des échelles temporelles me donne des vertiges. Nico est mon ami depuis 25 ans. Il fêtait cet été 40 ans de surf sur les plaisirs et les sensations d’une existence enthousiaste. Nous étions 28 le 24 juillet, sans compter les chevaux, les araignées et les biches, à quitter ensemble le temps pour s’émouvoir avec lui. Deux jours dans les bois de Frapotel, puisque c’est le nom curieux du site qui accueille la villa construite par Jean Dubuisson* pour André, le grand-père de Nico et de Benjamin. Car Benjamin, le grand frère exilé entouré des mystères qui dorent les légendes, existe.

« C’est un endroit incroyablement ressourçant. Un produit typique de la pensée moderniste : utilisation ultra rationnalisée de l’espace, un coté modulaire, toutes les fenêtres sont des portes, toutes les portes font la même taille, plein d’idées comme ça. Un environnement de vie qui s’efface presque, qui conditionne ta pensée et ton rapport à l’espace, en même temps qu’il laisse la place pour exister dématérialisé. Je ne sais pas comment dire… », prétend Benjamin, qui sait au contraire très bien comment dire, avec un accent américain parfois, les charmes de cette rencontre entre une architecture quasiment californienne et les paysages boisés de l’Oise. Son grand-père a fait construire pour chacun de ses enfants une maison dans la forêt qui entoure sa villa ; c’est dans les branches que sont les racines de Benjamin, dans cet appartement idéal dont le toit est une continuation de la clairière, dont les fenêtres créent des cadres pour la nature, dont l’aura réconcilie raison et sentiments. La famille a du goût, la maison est habitée harmonieusement de meubles en bois chauds, de plats précolombiens, d’un orgue et de tapisseries anciennes qui paraissent modernes dans l’épure générale des lignes de fuite.

Lui ne dit pas qu’il a fui quoi que ce soit, mais que c’est par accident – « ils ont toujours des effets bénéfiques » –, qu’il quitte en 1984 sa « petite vie bourgeoise très confortable pour aller tenter des aventures de l’autre côté de l’Atlantique ». Stagiaire dans la galerie de Daniel Templon à Paris, un samedi soir, il livre directement à son hôtel des photos à une collectionneuse. Sa mobylette de fonction est renversée par une voiture. Le choc déclenche une fixation, « presque un réflexe physique, pour se protéger contre la perte de connaissance », sur les photos éparpillées au milieu de la rue de Rivoli. Il convainc les pompiers de mettre les images sur son ventre après l’avoir allongé sur la civière, et surtout son médecin de père de les livrer au Ritz sans attendre le diagnostic. La destinataire des photos vivait entre New York, Zurich, Londres et Paris ; elle deviendra l’employeur puis l’amie de Benjamin, et sera tellement impressionnée par « quelque chose qui n’avait rien à voir avec du professionnalisme », mais son obsession et sa détermination, qu’elle lui permettra de mener une existence aussi internationale que la sienne.

Armé de lettres de recommandation, le « petit Français à dégrossir un peu » part une semaine à New York, et y reste 25 ans. 6 mois dans une galerie, payé 5 dollars par jour et sans papiers. Avant de plonger dans le tourbillon des années 80, s’occupant des appartements de ceux qui voyageaient autant qu’il en avait le dessein : « J’avais un jeu de 10 clefs, les gens me téléphonaient pour m’inviter à vivre chez eux, arroser les plantes, nourrir le chat… New York était dans une espèce d’euphorie assez naïve finalement, un peu American Psycho mais avec une effervescence créative, un display d‘argent beaucoup plus fort qu’en Europe bien sûr, mais pas aussi bling ni business que maintenant » Via la dame du Ritz, Benjamin gère la collection d’un Grec. Et voit double : à travers les yeux du « bureau » il découvre le monde des Sotheby’s et autres Christie’s, et pose son propre regard curieux sur la scène émergente de l’East Village.

« Lacan est mort. Il faut tuer le père », répond sa mère psychiatre à Benjamin quand il l’appelle quelques années plus tard pour lui demander un exemplaire du Séminaire. Pour l’étudier en compagnie des autres étudiants du Whitney Program, « un think tank monté par un lacanien trotskyste, une espèce d’intellectuel comme on n’en fabrique plus, pris dans ses théories et peu intéressé par leur vérification ». Mais peut-être aussi pour jeter un œil rationnel sur la bible maternelle, téléchargée en héritage : « j’avais l’impression de ne pas avoir besoin qu’on m’explique ça, de connaitre ces choses instinctivement, d’entretenir sciemment mes tabous, identifiés empiriquement ». Le soir en sortant de cours, Benjamin monte dans une grosse limousine, se change sur le FDR Drive entre SoHo et la 72e rue, et se métamorphose. Il analyse downtown, pourquoi le monde de l’art est noyauté par des salauds de capitalistes bourgeois, et festoie uptown avec l’ennemi. Loin de sa famille.

Le début des années 90 est marqué par une récession énorme. Le krach du marché de l’art annule une génération complète d’artistes, Julian Schnabel n’est plus un pape et devient cinéaste. Benjamin, après avoir fait des expositions de posters dans les rues ou sur les vaporettos à Venise, s’assoit, réfléchit et crée Äda’Web : « arriver comme pionnier de l’Internet. Faire partie de ce mouvement d’explorateurs, cartographier cet espace. Profiter du regard des artistes et de leur compréhension du monde pour comprendre les enjeux de ce nouveau territoire. Comment ça allait changer notre rapport à la formation, à l’image, au temps, à l’espace, à la culture… j’avais étudié le rapport des artistes-vidéastes avec la télévision, et je voulais que cette fois les artistes participent dès ses débuts à la définition de ce media, qu’ils y prennent une place, voire position. Dans cette période sans argent, il n’y avait pas d’enjeu financier et économique, on pouvait faire ce qu’on voulait. L’enjeu n’était plus qu’intellectuel.»

Äda’web invente le principe du banner adverstising, avec les truisms de Jenny Holzer en 1995, ou les blogs en proposant à une conservatrice du Moma de raconter chaque jour son voyage en Chine en ligne avec textes, images et vidéos. Il explore, s’affranchit et fascine à cette époque le pionnier du web que je voulais être, ouvrier de la noosphère en construction. Mais quand AOL rachète le site trois ans plus tard, c’est en fait le talent des équipes qui intéresse la multinationale, et le site disparait. « C’est ok de se planter », dit Benjamin, presque devenu américain.

Un jour, il est à Londres pour une année de travail à l’ICA [Institute of Contemporary Arts, ndlr] sur les nouveaux medias, et dîne avec David Ross, qui dirige alors le Moma de San Francisco. L’homme reçoit un appel de son media curator pour annoncer sa démission. Effet bénéfique de l’accident : Benjamin part occuper le poste sur la côte ouest. Il n’abandonne pas pour autant les projets européens, participe à la Villette Numérique en 2004, et crée la H Box, avec Pierre-Alexis Dumas pour Hermès : une boîte dessinée par Didier Faustino et une « visionneuse » – posée d’abord à Beaubourg puis au Musée de Leon, au MUDAM, à la Tate Modern et l’avenir dira où encore –, où sont montrées les œuvres vidéo commandées chaque année à 4 artistes. Un moyen encore d’animer les laboratoires de l’innovation et de l’invention, dans cet esprit d’exploration qui agite la vie de Benjamin.

Depuis un an, Benjamin a eu envie de reprendre pied en Europe, et de quitter New York, « trop chère, trop compétitive, trop compliquée quand on n’a plus besoin ou envie de vivre au centre du monde ». Trois mois d’enseignement à Venise ouvrent de nombreuses perspectives, et Benjamin se pose à Gijon, en Espagne (« Quand tu es Asturien, tu dis Chichon. Comme dans « Tu veux un peu de chichon », exactement »), et découvre une culture autarcique qui sent fort le cidre. Il est déjà très excité par l’exposition des pièces de la collection Thyssen-Bornemisza qu’il prépare pour octobre, le chapter Pecha Kucha qu’il monte dans la ville enclavée, les paysages magnifiques et les eucalyptus qui lui rappellent la Californie du Nord et les deux vols pour Paris, qui vont lui permettre de souvent sortir du temps, à Frapotel.

Sur la bande originale du WE gravée dans mon iPhone, un oiseau chante. Son air me parait nostalgique, comme s’il me rappelait que j’avais vieillit plus vite que Benjamin pendant ces 25 ans sans le connaitre. Peut-être par accident. Ou à cause des vers obsédants de l’« Ode à un Rossignol » de John Keats : « Ici bas, où les hommes ne s’assemblent que pour s’entendre gémir, où la paralysie fait trembler sur le front un reste de cheveux gris, où la jeunesse devient blême, spectre d’elle-même, et meurt ».


taorminA

« In caso di emergenza, tirare il cordoncino »

L’avis était curieusement traduit -par « en cas d’emergence, tirer le cordonnet » -, dans cette mini-douche d’une pension suisse de Taormina.

La mer était bonne, mais l’atmosphère franchement automnale pour la Toussaint, et cette douche chaude était bienvenue. J’y ai réalisé que tout était curieux, depuis quelques heures qu’avaient commencé ces quatre jours de colonie de vacances en amoureux.

Nous avions laissé la toute petite Bianca (quatre mois seulement, une enfant, vraiment), pour la première fois en Bretagne chez sa grand mère. Et filé sans faire de sac vers l’aéroport, à moto. Les autres étaient déjà sur place : Joel en prof de yoga hilare, savourant la surprise des invités, Fab avec sa casquette noire sans aucune inscription, Marie et son mari en discrets représentants de la Mafia, H au bar en attendant des nouvelles de l’avion, devisant gaiment avec mon ex-femme. Celle-là même qui dans cette page s’appelait Petit Poney. Son nouveau mec (tout est relatif, ils sont ensemble depuis longtemps maintenant) et H se marraient déjà bien, au sujet de ces magazines qu’ils ont chacun.

Maria L passait par le T3 de CDG pour compléter ce casting insolite, dont nous ne savions rien à l’avance.

Quarante invitations lancées, quinze réponses positives, six couples engouffrés avec le Sirocco et sous la pluie dans les ruelles du mythe classique et ambigu. Arpentant les huit cent mètres qui séparent la Porte de Messine de celle de Catagne. Explorant les encadrements du paysage vertigineux entre les deux bouches, à chaque extrémité du ventre de la petite ville. Le Corso Umberto comme un intestin tentaculaire, regorgeant de champignons fantastiques, de pasta, de boeuf tranché en lamelles biaisées, de poissons grillés, de vins blancs et rouges, de champagnes, de limoncello et d’amareto, de vodka, de whiskey, de danses et de joies. Même de pizzas.

La grosse boule de feu tombait précisément dans le puits du volcan quand nous sommes remontés de la plage. Pour la dernière fois du séjour. Le premier jour. Nous étions déjà ivres et salés, plus rien ne comptait, et tant pis pour toute cette pluie à venir. Après avoir regardé le lancement d’une fusée en “brut live” sur euronews, j’ai appris que le mot le plus recherché par les européens cette semaine sur google était “gaddafi”. C’est au San Domenico que nous avons recommencé à sautiller. Chafik et Sandra ont surgi comme des fleurs pour le diner, alors que nous avions déjà fréquenté insouciants plus d’étoiles dans les Palace de Taormina que Monte Carlo n’en revendique. Isola Bella et sa sublime maison de pierre avaient commencé à nourrir nos fantasmes. H nous a fait rentrer au morgana et les gens de l’entrée ont trouvé qu’il y avait été un peu fort sur le déguisement, nous n’étions que l’avant veille d’Halloween. Marlon Dean, lui aussi apparu sans que je comprenne comment –inutile de se demander pourquoi, il était évident dans le rôle du très jeune rebelle magnifique- racontait qu’il avait été élevé à Tahiti. Sans doute par pudeur, il n’a pas souhaité échanger en Maori mais a pris nos destins en main. Ensemble nous avons parlé de moto cross et de boxe thaï, du dépôt sous la conciergerie et des planteurs de Fleury-Merogis. Discrètement il nous servait des verres et s’assurait que nous allions dans le bon sens. Nos rires sonores ont retenti sous les porches baroques. Aux portes du village suspendu, nous avons évité de trop nous pencher avant de plonger dans la piscine curaçao : l’Etna d’un coté, le terrain de foot, le cimetière scintillant, la montagne et la mer de l’autre. Partout des jardins ravissants. Taormina est une ile dans le ciel.

Le plus vieux copain de Joel dans ce groupe était H. H s’appelle Robert. Comme c’est l’usage dans l’armée, personne ne l’appelle jamais autrement que par son nom. Entre deux éclats de rire, il nous a raconté ses “trois jours” : “Je vais à Caen, chez les Ch’ti. Ou à Laon. Enfin dans une ville où quand les gens te parlent, tu ne comprends pas ce qu’ils disent. Visite chez le psychiatre. Je lui dis monsieur j’aime beaucoup l’armée, et j’adoooore les militaires. Vive les forces de l’ordre ! C’est où la chambrée ? je me retrouve dans une cellule, je m’allonge après moultes discussions avec mes collegionaires, et j’entends toutes les portes se fermer à clef. Un zozo de sergent fermait. Je me suis levé, et j’ai tambouriné sur les portes toute la nuit”. Tout fils de militaire qu’il était, il a été relâché à l’issue de ces trois jours. Il n’avait sans doute rien à voir physiquement avec le personnage aux pommettes hautes, au corps gigantesque ou maigre selon les excès, aux cheveux synthétiques et aux authentiques fulgurances romantiques dont il est coupable depuis. Mais déjà rien ni personne ne pouvait l’enfermer.

Car le citoyen H a son propre gouvernement. Créature à la solde des marques de luxe qu’il vénère et maltraite avec leur consentement, il vit dans les images qu’il crée pour sa propre consommation. Et porte son regard gris sur le monde avec la circonspection et l’humour qui conviennent aux icônes. Son monde a peut-être l’épaisseur d’une feuille, dont le recto séduisant a un verso que l’on devine douloureux. Mais sa voix cuivrée raconte les histoires avec gaité. Contradictoire avec les paysages lunaires de pierres noires de l’Etna, qui servaient de décor à notre exploration curieuse de l’ambivalence des sentiments.

Comme en bande, nous sommes entrés vivants et avec délice dans une image animée de Taormina, composée par Joel pour sa carte postale personnelle et en relief de cinquantenaire. Marlon Dean rendait hommage aux silhouettes gracieuses du baron von Gloeden. Les modèles de l’aristo souffreteux et jouisseur du XIXe, auxquels on doit le lancement de Taormina sur la scène glamour internationale, étaient des paysans, des bergers, des pêcheurs, des artisans, des danseurs de tarentelle et des muletiers ; figés sur la toile, puis sur le papier photo, ils procurent un sentiment de liberté sans contrainte. Les beautés de Taormina sont devenus symboles d’une attitude magique des siciliens. Nous avions dans notre groupe les caractères capables de nous faire découvrir ce village sans âge, de nous faire vivre tous ensemble dans ce que Barthes appelait “un monde irréel et réel, réaliste et faux, un onirisme inverti, plus fou que le plus fou des rêves” (à propos des images de Gloeden).

Avant de partir, nous avons carrément communiqué avec le cosmos sur les flancs noirs et sidérants du volcan. Le spectre d’une chaude et pénétrante lumière traversait les vitres du mini-bus. Et un avion nous a ramené à Paris.

A aucun moment nous n’avions eu envie de tirer le cordonnet.

Ce matin à L’Armor-Baden, l’eau m’a parue très froide. L’automne breton est parfaitement homothétique avec la toussaint sicilienne : il fallait vite se sécher sur la plage de Taormina, à l’abri de la pluie, en sortant de l’eau. Ici on peut en novembre prendre son temps après avoir nagé, l’eau est réglée beaucoup plus bas que la température extérieure.

Je suis tout de même venu m’adosser au poêle à masse de lave -une autre pierre que celle de l’Etna, beaucoup plus claire, très efficace- pour écrire ces lignes avec la sublime Bianca dans les bras. Et c’est grâce à elle, à Sonia, peut-être à la chaleur mystérieuse de la pierre aussi, que j’ai retrouvé le nom de cette lumière spectrale de Taormina : l’amour.

“La plus universelle, la plus formidable, et la plus mystérieuse des énergies cosmiques » disait l’inventeur de la Noosphère, Pierre Teilhard de Chardin. C’est ici comme là bas une même force qui nous chauffe vraiment, toujours insoumise et curieuse, immense, ubiquiste et étrange.


Sylvie G.

Rencontre publiée dans Magazine en Mai 2008.

Sylvie G.

– Tu as même été styliste…

– Jamais !

Sylvie est bien sûre d’elle. Pourtant, j’ai chez moi le numéro 53 d’Actuel (1983), le seul que le magazine culte ait consacré à la mode. En couverture : « Elégances et médisances », et « Les tendances extrêmes », vues par Dominique Isserman. « Elle était géniale », se souvient tout de même Sylvie. A l’intérieur : une longue et passionnante discussion entre Jean-François Bizot et « le styliste qui veut régner sur la mode », un certain Karl Lagerfeld. Sept rencontres élégantes avec Mapplethorpe. Des rubriques « Grandes manœuvres », d’autres « Ragots vipère ». Et sur chacune de ces cinquante pages de mode et de potins, le nom de Sylvie Grumbach. « C’était grâce à Claudine Maugendre, qui connaissait mon passé mode alors que tout le monde croyait que je ne faisais que la fête. J’étais – très peu – salariée au Palace, mais j’avais eu le droit de continuer à travailler dans la mode et à l’époque je m’occupais de la presse de Castelbajac ».

Parce qu’avant d’entrer au Palace comme on entre en religion (79-83), Sylvie avait toujours entendu parler de mode. « Notre grand père était un fabricant de prêt-à-porter, plutôt pour la fabrication de tailleurs, et il avait une ligne qui s’appelait C. Mendès. Il s’est mis à fabriquer des griffes pour les couturiers, à commencer par les manteaux de Madeleine de Rauch, dans les années 54-55. Puis il a racheté un fabricant de flou, et C. Mendes a fait du prêt-à-porter de couturiers. Didier [Didier Grumbach est à la fois le grand frère de Sylvie et le Président de la Fédération de la Couture, du Prêt à Porter et des Créateurs de Mode, ndlr] avait 17 ans quand mon grand père est mort. Il est entré chez Mendès, d’abord à la manutention, puis aux livraisons, etc., et ma mère l’accompagnait au bureau. Mon père, lui, vivait au Brésil, où il fabriquait des parfums pour les couturiers. Mon premier stage dans une marque de mode, je l’ai fait à la presse. Et quand je suis arrivée au style, six mois après, on m’a donné une pile de WWD avec l’instruction de choisir ce que j’aimais bien dans les manteaux, les tailleurs et les robes. Je me suis levée, j’ai dit « c’est de la copie », et je suis partie. Puis j’ai travaillé dans un bureau d’achats rue Royale, d’où j’ai été renvoyée parce que je portais des pantalons. Des Saint Laurent, quand même, la fameuse collection en jersey. C’était ce que l’on emmenait voir aux acheteurs américains, mais ça n’a pas convaincu la directrice. » Sylvie devient ensuite attachée de presse de Customagic, qui fabriquait des housses de sièges de voitures et s’était diversifié avec les culottes éphémères en papier. « Au bout de trois ou quatre salons de l’auto, je me suis dit que j’aimais mieux encore être dans la mode ». Du coup, après avoir « tourné un peu en rond », elle est rentrée chez Mendès pour s’occuper de la presse d’Ungaro. Puis chez Valentino.

Sylvie Grumbach a vécu toutes les aventures parisiennes, dirige depuis vingt cinq ans un bureau de presse, « le 2e bureau de mes clients, un nom trouvé à l’entracte d’un concert de Lemmy Constantine, rien à voir avec les services secrets », mais elle ne la ramène pas. Elle oublie même certains passages de sa vie qui ont marqué la mode française : entre Ungaro et Valentino, Sylvie s’est occupée à la fois de la presse, des achats et des ventes de la boutique C&I (Créateurs & Industriels), rue de Rennes. Il s’agissait d’un Colette de l’époque, soit un « petit Grand Magasin » où se vendaient des vêtements de Christiane Bailly, Miyake, Castelbajac , Mugler et Montana – au temps ou ces derniers dessinaient pour des fabricants du sentier –, mais aussi des objets sélectionnés par Andrée Putman : vaisselle, céramiques, plantes exotiques, montres et stylos anciens, bijoux d’Elsa Peretti et coussins d’Agnès Comar. Un défilé avait été organisé à la Bourse du Commerce, le 1er Avril 1973, et le Président Didier Grumbach, dans son Histoires de la mode*, parle sans fausse modestie du travail de sa sœur pour l’occasion : « Débutante, Sylvie Grumbach n’a pas raté la liste de ses invités. Attachée de presse de talent, elle a le génie du panachage. Est-ce parce qu’elle est foncièrement iconoclaste ou parce qu’elle cultive, avec désinvolture, le paradoxe et la dérision pour mieux maltraiter les hiérarchies sociales, ou bien encore par pure intelligence du métier, mais son assemblage d’individus est des plus réussis. Une proportion mesurée d’acheteurs étrangers, le « top » des rédactrices de mode, un bon pourcentage d’intellectuels de gauche et de droite, une poignée d’artistes, des rockers fous, une claque gouailleuse et bon enfant, quelques grands commis de l’Etat, les plus enragés des idolâtres de la mode, le tout arrosé de champagne, de J&B et de vin à la tireuse, sur des musiques tour à tour exaltées ou languissante. Telle est sa recette. »

« C’est quand même l’un des meilleurs de Paris ». Sylvie a ce tic charmant de dire souvent « quand même », et cette fois ce n’est pas à propos de son grand frère chéri, mais du steak au poivre de chez Omar, rue de Bretagne. Paris, fin avril, est subitement brûlant et les gens se découvrent d’un fil. Nous déjeunons à l’intérieur pour être au calme et à l’ombre, mais tout le quartier passe (Laurence, Virginie, Omar, Hermine, Haider) et veut savoir « comment était ce voyage en Chine ». Je me dis que l‘une des raisons pour lesquelles tout le monde aime Sylvie – à l’exception de certaines langues jalouses, qui la soupçonnent d’être « moins intellectuelle que son physique ne le suggère » –, c’est que tout l’intéresse.

Sylvie a travaillé dix ans pour le CAPC de Bordeaux. « A la bonne époque. Enfin, ça redevient une bonne époque, grâce à quelqu’un qui vient d’arriver [la jeune Charlotte Laubard, nouvelle directrice du CAPC, ndlr]. Je l’ai rencontrée, puisque je me suis occupé l’année dernière de Bordeaux Ville Culturelle en 2013. En ce moment on vient me voir pour l’art contemporain pas pour la mode », ajoute Sylvie sans ponctuation et avec la fière gourmandise d’une petite fille. Et de fait, le 2e Bureau s’occupe des relations presse de la Galerie Yvon Lambert à Paris, des collections du galeriste depuis plusieurs années, de Visa pour l’Image à Perpignan depuis vingt ans, du World Press, de son Petit Endroit dans le Marais, autrefois d’Helmut Newton et Max Vadukul… « J’étais le premier bureau de presse à me diversifier. Quand je ne gagnais pas de l’argent avec de la mode, j’en gagnais avec de la culture. Et le contraire. Si j’ai toujours voulu faire les deux, c’est à cause du Palace, de la programmation théâtre et cinéma là-bas, du Festival d’Automne… Je n’avais pas envie de ne faire que de la mode, après toutes ces fêtes, et j’ai commencé le 2e Bureau avec que des gens que j’avais connus là-bas : Jean-Paul Goude, qui y avait mis en scène Grace Jones et qui revenait en France sortir Jungle Fever ; Vivienne Westwood, parce qu’elle habillait les groupes de Malcolm [Mc Laren, ndlr]. Et, coup de pot, par l’entremise d’un mec génial de la pub, qui faisait des sous-bocks avec des artistes, je travaille avec Swatch. » Viendront plus tard les Motorola, Nokia et autres industriels en mal de glamour, attirés sans doute par le brillant de Cannes, où Sylvie habillait les jeunes comédiens avec des jeunes créateurs : « Frédéric Mitterrand m’avait fait découvrir le Festival, et j’avais trouvé que les gens y étaient très très mal habillés ».

C’est aussi au Palace que Sylvie recrutait volontiers ses scandaleux fiancés : chanteurs, « rockers fous », iguanes pop et stars confidentielles. « Toutes ces années, ma mère disait que je travaillais dans un bordel, mon oncle avait appelé pour me demander d’arrêter, personne ne comprenait notre insouciance, notre besoin de vivre ce que l’on ressentait. J’avais choisi Fabrice Emaer et le Palace contre l’avis de ma famille, et sa mort a été un vrai deuil, familial.». Puis Jean est entré dans sa vie ; jusqu’à ce que la mort, encore, les sépare. Sylvie, depuis, cultive inlassablement son goût prononcé pour le décloisonnement et le mélange des genres, pratique naturellement ce qu’on appelle aujourd’hui la transversalité, et creuse avec décontraction la porosité entre les disciplines. Sans jamais abandonner l’entreprise familiale de défense des créateurs de mode, ni le credo de ceux qui se sont nourris à la matrice du Palace : pour le plaisir. « C’est bien pour ça que je ne gagne toujours pas d’argent. Il doit me manquer une case, parce que je n’y arrive pas. » Parfois, lorsque l’on naît riche, la case pognon manque.

Mathias Ohrel

 

*Didier Grumbach vient (en 2008, ndla) de publier ses Histoires de mode aux Editions du Regard, légèrement augmentées et actualisées par rapport à l’édition de 1993.


Yves A.

A la fin d’un printemps 2011 agité (Hyères, San Francisco, Los Angeles, Milan, Londres, Venise, pas de Roland Garros), j’ai l’impression d’avoir aperçu partout le fantôme d’Yves A, dandy précieux et personnage principal de Des jeunes gens modernes, croisé sur la croisette et dans les chroniques post-cannoises. Le texte qui suit était une carte postale il y a trois ans, insérée dans Men Under Construction (Paru en février 2011 aux Éditions du Regard).

« Si à tous ceux qui vieillissent on interdisait cette petite phrase « vous souvenez-vous ? », il n’y aurait plus de conversation du tout : nous pourrions tous, et tout de suite, nous trancher paisiblement la gorge. » in Le Poisson-Scorpion, Nicolas Bouvier.

Le futur de l’homme. Devant ce sujet beaucoup trop vaste, j’ai d’abord interrogé les auteurs qui me plaisent. Puis j’ai fui.

Je suis reparti en voyage, pour tenter de savoir une fois encore si le bout de la route n’est pas un seuil, au-delà duquel se dévoile une autre réalité. En quête aussi des moments difficiles qui révèlent que l’ego n’est rien, que vous n’êtes rien. Il faut faire cette expérience au moins une fois, pour ne pas être un paon ou un grotesque minet jusqu’à la tombe, ou pour trouver des éléments de réponse à l’épingle à nourrice des punks que l’on rencontre encore à Londres ou à Rennes : No Future. Car depuis trente ans qu’ils nous rotent au visage, le futur est bien là, et il faut faire avec.

Le souffle du sous continent indien m’avait balayé, la Terre des Hommes (l’autre nom des îles Marquises) a ramassé les miettes et rincé le pont.

En Inde, les sens assaillis par une explosion de sons et d’odeurs et au contact d’un peuple insaisissable, j’avais oscillé avec les ressacs du pays, entre l’extrême agitation et la torpeur absolue. Et adopté les traits saillants de la nature indienne : son aptitude à se prosterner devant le Dieu de l’empirisme, pour finalement vénérer le Dieu des petits riens ; son besoin de dessiner le disque étroit de la raison au milieu de l’immensité de l’inconnu ; sa capacité à faire vivre la chair de la vulnérabilité sous la peau de la sérénité. Les superstitions sont en toile de fond de la vie des indiens : ne jamais rappeler quelqu’un qui vous tourne le dos pour partir, ne jamais se déplacer le neuvième jour d’un voyage, ne pas continuer sur une route traversée par un chat… Tous ont un guru, prophète, baba, astrologue, magicien, voyant ou maître devant lequel se mettre à genou. Ils ont besoin d’une assurance pour ne pas être totalement déconnectés du cosmos, au cas où la bonne lecture de leur destin dépende effectivement de puissances inconnues.

Animé par un même désir de fascination, j’étais allé voir Yves Adrien avant d’embarquer pour la Polynésie. Plus exactement, c’est celui qui se chargeait d’être, depuis septembre 2001, l’exécuteur testamentaire d’Y.A que j’avais rencontré. Convaincu depuis la lecture de 2001, une apocalypse rock, qu’Y.A – chantre mythique du sweet punk, auteur de visions sidérantes et de critiques rock mais aussi maître dans l’art de la disparition-, serait en mesure de raconter quelques anecdotes sur notre avenir. Mais comme la pensée, qui parcourt sans relâche le trajet entre le savoir et l’ignorance, l’inventeur des concepts d’afterpunk et de Növövision alternait entre le sublime et le pathétique. Convoquant, d’une voix téléphonée lointaine et pleine de mystère, son disciple à des rencontres électriques dans une salle parisienne, le mohican fuyait immanquablement, aliéné par la concupiscence que ses yeux déchargeaient sur des nymphettes sourdes et débraillées. Restaient, pour éclairer peut-être le futur de l’homme, les prophéties d’Orphan, « grand observateur de la course des astres » et ange gardien ventriloque du héros à toque en velours : « le XXIe siècle sera psychédélique, ou ne sera pas ». Mais conformément à ses prédictions (vers le 21 septembre 2008), « dans le plus pur style « allez voir higher ci-gît suis », Yves s’était arrêté là. » Sans nous faire profiter d’un dernier flash halluciné sur son retour programmé vers le futur.

Alors j’ai embarqué.

Pour qui n’est pas Maori, La Terre des Hommes (Fenua’ enata) n’est pas toujours accueillante. Ce matin, dans la baie de Tahauku aux Marquises, une guêpe tropicale et orange s’est attaquée à mon front, une raie s’est fait passer pour un orque pendant le bain, et une branche de frangipanier s’est violemment mise à me pousser dans le crâne. Je n’avais rien demandé, mais la nature avait décidé de me remettre à ma place. Mon esprit altéré par le venin de la guêpe s’est pris à imaginer qu’à travers moi, c’était l’homme qu’elle voulait rappeler à l’ordre naturel. A vue du bateau mouillé en Baie des Traitres, la Maison du Jouir est là où l’a laissée Paul Gauguin. Et le fronton de son fare est explicite : « soyez mystérieuses, soyez amoureuses et vous serez heureuses ». C’est donc aux femmes qu’il s’adresse. Comme si la nature les accueillait plus volontiers que les hommes, moins équipés pour le bonheur.

Par ailleurs, Barbie a quitté Ken officiellement il y a quatre ans déjà, dans l’indifférence générale. Après trente ans de vie commune, elle a décidé qu’elle n’avait plus besoin de lui, est tombée amoureuse d’un surfeur blond et a gardé le ranch et le carrosse. L’imaginaire des petites filles a subitement changé de repères, le prince charmant est devenu « pluriel » -comme nous dit l’étude reproduite dans le cahier brun de cet ouvrage-, et certains hommes n’ont plus l’impression d’exister aux yeux des femmes qu’en les couvrant d’injures au volant de leur Mégane. Reflet aussi d’un système où l’homme ne sait pas comment ne plus être macho tout en restant viril, peut ressembler à Lino Ventura à condition d’être épilé, pose nu pour d’autres hommes sur les calendriers s’il est rugbyman et passe pour un bouffon romantique s’il chantonne Vinicius de Moraes. Alors que les sumotoris ont été déboulonnés de leurs piédestaux de demi-dieux à force de matchs truqués, de coups de canifs au bushido et de blessures simulées, les hommes s’interrogent : le désir, c’est mâle ? Et cette question, c’est aux femmes qu’ils la posent. Invariablement elles disent non, et ajoutent être séduites par ce que leurs hommes ont de plus féminin. Avant de constater que pendant qu’elles devenaient le sexe fort, leurs amants sont devenus des petits garçons charmants aux pénis atrophiés.

Alors par quel mystère les garçons de trente ans font-ils des enfants ? Pourquoi cette hâte à rencontrer son reflet dans le futur ? L’homme a perdu tous ses privilèges mais gagné une place de choix auprès de son enfant. Qui écrit le rôle des pères ? L’enfant, le législateur, le biologiste ? Eux-mêmes, sans doute. La paternité est l’aventure qui donne un horizon à la vie de ces hommes, le dernier livre dont ils sont le héros, « un matin de la création » ose Peter Sloterdijk, qui « n’avait pas appris à penser les commencements, à penser avec le soleil qui se lève » avant d’être père. Subitement, ce n’est pas la fin du monde.

Méditant une phrase consentie par Y.A avant sa disparition -« la fonte des glaces et le dégel des miroirs »-, je quitte la Baie des Vierges (anciennement Baie des Verges), accompagné par une cinquantaine de dauphins anarchistes qui me disent quelque chose d’indéchiffrable de leurs bouches menues aux dents ambrées. Peut-être « yes future » ?


Marc A.

à paraitre dans le numéro de Juin, Juillet et Aout 2011 de Magazine (Vol 2)

Hollywood. « Liz Taylor n’a pas demandé beaucoup pour ses funérailles : une cérémonie avec ses enfants seulement, et arriver un quart d’heure en retard pour la dernière fois. Tu te figures ? »,  me signale Sabino dans sa langue mélodieuse, pendant que je texte à Marc A. que nous sommes enfin là. Le portail s’ouvre curieusement, nous sortons les jambes pour éteindre les cigarettes, et montons en première vers la villa perchée sur les hauteurs de Sunset Plaza.

Marc est en haut pour nous accueillir, chaleureux comme un vieux pote, et c’est agréable.  Je lui demande si c’est lui qui a dessiné les portes impressionnantes en métal.  « Les svastikas que tu vois là ? Plutôt me tirer une balle. Le propriétaire ici est un nazi ! »

« Ce genre d’endroit tu ne trouves pas par annonce, t’aurais des centaines de gens qui viendraient visiter pour le plaisir de l’œil. L’ami d’un client louait ça comme un truc zen pour lire un livre, regarder la vue, s’asseoir près de la piscine ou prendre un Nespresso sur la terrasse. Il voulait se barrer, et je comprends maintenant pourquoi : le proprio m’a dit avec grande fierté qu’il avait traité la voisine de fucking jewish cunt. Il a eu un restraining order, c’est à dire une obligation de distance avec la fille. Moi je suis scorpion : quand je vois le danger, je me précipite. Donc j’ai testé un peu, je lui ai dit « c’est vrai à Hollywood il y a beaucoup de connasses, d’idiotes, de gens méchants, de fucking cunts. Et je rajoute que j’ai du sang juif. Le mec est devenu blême. »

Marc, à la mort de sa grand-mère paternelle, s’est fait tatouer sur l’épaule cette étoile jaune qu’elle n’avait jamais portée. « Je l’ai scannée, je l’ai vectorisée, je l’ai donnée à mon tatoo artist et je lui ai demandé d’avoir jusqu’à la fin de mes jours sur la peau le mot JUIF, avec ces lettres un peu curly de l’alphabet hébreux traitées de manière cartoonish, caricaturales, comme pour un dirty word. Pour moi, les grands-parents meurent quand les petits-enfants meurent, parce qu’ils survivent à travers leur mémoire. Quand moi je vais mourir, c’est vraiment là que ma grand-mère va mourir. »

Les gens du Scent Bar où il a fait le lancement de son parfum -qui célèbre olfactivement l’orgasme féminin, et s’appelle Petite Mort-,  lui ont demandé d’accrocher au mur son mémento personnel : il a mis la maquette d’une maison qu’il fait construire dans le désert, et l’aiguille de ses tatouages. Marc est aussi marqué du chiffre 5, en Helvetica, sur une autre épaule –« depuis le jour ou j’ai rencontré ma femme, un cadeau pour elle, mais il a 18 ans et commence à devenir un peu pâlot », et dans le dos un long verset programmatique « en corps de lettrage maigre et fin », qui servira de titre à un livre, ou fera l’objet d’une expo.

Marc est Français, « techniquement pas juif », super doué, souvent primé -« ex-aequo avec David Carson en 2004 »- et travaille à Los Angeles depuis presque 12 ans. Il a une femme américaine, des enfants déjà grands, un tiercé gagnant de concurrents-modèles –« Fabien Baron, Doug Lloyd, et peut-être ex-aequo Trey Laird»-, et deux adresses : les hauts de Hollywood et les canaux de Venice. Il raconte avec l’enthousiasme des gens qu’il décrit, et la même fascination naïve pour les rêves réels : « Abbot Kinney était le maire de Venice, un fou furieux, qui a visité le vrai Venise et a voulu en rentrant toute sa ville en gondoles. Mais au bout de trente ans, les canaux coutaient tellement cher à entretenir qu’il  fallu les remplir et créer des routes à la place. Les ouvriers se sont mis en grève avant la fin, et il reste ces six canaux devenus bobos dans lesquels j’habite. »

« Mon épouse est américaine. Elle est née a NY, sa famille vit ici, entre 1991 et 1999 je suis venu 16 fois (tous les noëls, tous les étés). La première année ça a été pire qu’un choc thermique : comment les gens peuvent vivre ici, quelle monstruosité ! Et le truc a grow on me. Je trouve que cette ville est toujours abominable, mais j’avais l’impression de vivre dans des chaussons à Paris, j’habitais depuis cinq ans rue de l’arbre sec, je voyais les mêmes gens, j’allais dans les mêmes vernissages et les mêmes restaurants, ma vie était trop réglée. Je voulais vraiment me mettre en danger. En juin ça fera 12 ans que nous sommes ici. »

Sans doute Marc s’est dit aussi I’m gonna make it, i’m gonna be famous, i’m gonna be rich. J’ose “un peu comme les Marciano et autres Christian Audigier » ? « Attention, eux sont venus en 81 pour les pires raisons : leurs fantasmes de palmiers et de blondes à gros nichons, mais surtout Mitterrand, la peur du communisme et de ne plus pouvoir faire d’argent. » Marc, lui, travaille beaucoup pour la beauté. Et pour la mode. Mais plus pour Max A. par exemple : «un jour, on est sur le photoshoot pour BCBG. Je vois un alignement de chaussures. Je dis à la styliste qu’il y a une erreur parce que ce n’est pas nous qui avons fait ces chaussures ; je venais de les shooter avec Steven Meisel pour Tom Ford. Elle me fait : « t’as pas bien compris, dans deux mois on aura exactement les mêmes, le frère de Max est déjà en train de les copier. » Elle voulait me rassurer, elle a cru que je pensais que ça n’allait pas ressembler à la réalité… »

Si on ne lui demande pas de faire trop de compromis –«j’entends les mots du marketing en regardant les images », dit-il à propos d’une campagne très consensuelle-, Marc est capable de faire beaucoup entre deux cigarettes : « En un an, 130 produits, le design des boitiers, des bouteilles, des jarres, des compacts de maquillage, le redesign du logo… des budgets que même une agence de quarante personnes en France n’arrive pas à avoir. Je les obtiens parce que je montre aux gens ce que j’ai fait jusqu’ici. Il n’y a pas de montagne trop haute pour moi ; plus c’est haut, plus j’ai envie de monter. C’est simple : une agence a un seul objectif, ne pas perdre le budget, alors qu’un créatif indépendant veut faire la meilleure campagne. Quand t’es indépendant, tu gères 3 à 5 projets en même temps. En dessous de trois c’est pas viable, au delà de 5 mon cerveau ne peut pas se diviser autant. Donc mon objectif, c’est de faire quelque chose de bon aujourd’hui pour que ça me fasse bouffer demain. Les gens veulent le mec qui a fait ça. Si je fais que des plans pour payer mon mortgage, les écoles des enfants à Boston à 40 000 dollars par an et mon lifestyle, c’est me tirer une balle dans le pied. J’attire les gens pour les raisons qui effraient les autres : trop minimal, trop sévère, trop intellectuel, je ne sais pas… pas assez tendance. Tant mieux. »

Le book de Marc : beaucoup, beaucoup de choses belles, faites grâce à la confiance des marques. « Avec Tom ford, ça marchait parce qu’il n’y avait pas de brief. C’était « make it look good ». Les meetings duraient 5 minutes. Aujourd’hui les gosses sortent de l’école à 20 ans et disent qu’ils sont DA, moi j’ai attendu dix ans».

Marc accueille avec chaleur deux jeunes déménageurs, et fait en cinq minutes l’inventaire de ce qu’il faudra transporter. Puis nous reprenons le cours aimable et gai de notre conversation sur tout, mais surtout sur la vie et sur la mort.

Avant notre avion, Sabino et moi avons roulé un moment sur Mulholland Drive. Juste avant de redescendre Sunset vers l’océan, un texto a fait tinter mon iDevice : « Scorpion avec les yeux clairs  =  réflexe de séduire et de se faire aimer, pour finalement piquer ou se piquer avec sa queue. » Je ne sais pas à qui était destiné ce message, mais il a résonné clairement avec ce qu’avait dit Marc.

Mathias Ohrel


Laurent L

Publié dans le numéro 29 de Magazine vol 1 – Avril à Mai 2005 / publié ici et maintenant à l’attention d’Aurore V, qui découvre Malsapé :

Il y a des semaines que je suis enfermé chez moi, sans radio ni télévision. Mon paysage sensible est composé du seul cri insolite et rare des mouettes dans Paris. Cette cécité temporaire n’aurait rien permis d’écrire pour cette rubrique « Rencontre » si Laurent Laurent ne m’avait remis, dans un petit sac en plastique de la Fnac, la cassette enregistrée lors de la dernière rencontre participative (RP) de Malsapé sur le thème « I’m différent but we are tous pareils ! ».

Dans le sac, l’affiche annonçant la « performance organisée dans la différence générale », « mercredi 2 mars 2005, rendez vous à 11h50 dans le Trou des Halles, entrée de la porte du Louvre, Bourse du commerce, au pied de la grande colonne.»

Comme les Watoo Watoo, Malsapé répond à l’appel des sirènes de sécurité, qui chantent à midi pile, le premier mercredi de chaque mois.

« On entend la sirène….. Normalement, on devrait entendre plusieurs sirènes, parce que c’est en stéréo à Paris. Vous avez remarqué que les cloches de Saint-Eustache étaient synchro. Donc l’église est en résonance avec l’Etat. Normalement, il y a quatre coups… – bonjour, venez…. enchanté… vous venez pour euh… d’accord ! – eh ben, venez, ça commence… Je disais que le temps était idéal, c’était complètement prévu, parce que c’est une action artistique de l’extrême, donc là, au point de vue température, de la neige… ah, la sirène sonne quatre fois, ça prouve que ça marche en cas de catastrophe. Et elle va re-sonner à midi dix, une fois. Voilà.

Aide moi Alexandre… (aux autres ) : C’est une rencontre participative, donc les gens font des trucs. (Frottements) – Tiens, tu veux tenir mon sac ? merci.

On sent la fraîcheur en nous, comme si l’on buvait quelque chose de frais. Ensuite je voudrais rendre hommage au trou des Halles, puisque c’est un peu lui qui fait la vie centrale à Paris, notre vie, sans lui on serait différents. Et donc, on propose comme explication un gigantesque terrier humain, qui vient avec une entrée, ici, qui est quand même peu utilisée, assez discrète, il fallait connaître un petit peu plus… et puis Freud disait « on jouit par les orifices », donc… ok, ce n’est pas lui qui l’a dit, mais il l’a explicité… donc Trou des Halles, trou idéal.

Maintenant, on va installer le ski mental, ça va prendre une minute… (cloches, frottements). Alors, un petit bout de scotch… vous m’en préparez trois-quatre… là, c’est bon, ça va aller.

On va se servir de la piste de ski. Attention, c’est une piste de ski à partir de maintenant… Alors, le but du truc… approchez vous, je ne veux pas hurler… donc, vous voyez les deux bords, là. Il faut se mettre en position de ski, c’est-à-dire légèrement comme ça, le long de la rampe en pierres… celle là… à hauteur des yeux, comme ça, l’œil éteint, simplement immobile… attendez, je vais le faire d’abord… vous vous imaginez que les deux bords sont à 50 m ou à 100 m, donc ils vont avancer lentement… allez-y monsieur, regardez bien les bords, loin loin loin, comme ça vous êtes au ski… un peu plus que ça, au ski, voilà… ça marche… c’est une piste bleue, c’est un boulevard… il n’y a pas de sapin… et là, vous dérapez, vous venez déraper ici, comme ça… pieds joints, voilà… bravo, très belle position pieds joints…»

(Le groupe, onze personnes en tout, refait une descente, puis Laurent Laurent les guide plus bas dans le forum.)

« STOP. Est-ce que vous êtes déjà venus ici ? Non, personne ne vient ici. Donc c’est un endroit peu visité. Je vais vous faire voir quelque chose. Voyez, au Forum des Halles, on va avoir plein d’endroits qui sont normalement non visibles, et qui sont le terrier dans le terrier. Ça, c’est un terrier qui a été laissé brut de béton, on voit encore les inscriptions des ouvriers sur les murs. Et ici je voudrais rendre un hommage aux pigeons. Parce que les pigeons viennent là. (Changement de ton, Laurent Laurent s’adresse aux pigeons) – Par ton obstination, par ton nombre grandissant, par ton manque d’idée, tu as réussi à mettre en cause l’architecture moderne. Ta vengeance est implacable et nous constatons ta victoire. (quelques gloussements impossibles à contenir, auxquels Laurent Laurent ne prête pas attention): « On continue.»

(Sons inidentifiables, brouhaha de plus en plus présent, musique d’animation commerciale.)

« Bon, on accélère un peu, sinon on va en avoir pour une heure. Donc le pédo-feeling, c’est la propension qu’ont les gens à s’habiller de plus en plus serré près du corps. Là, j’ai mis ces habits « age 7 ans ». Le pantalon, c’est un vrai pantalon, assez moulant, mais c’est du 7 ans, alors bon, je suis un peu gros d’origine, et puis j’ai lavé le polo et il a un peu rétréci, mais avant il arrivait là. Petite bande (celle de son ventre qui dépasse ?). La ceinture, c’est une ceinture rallongée de chez Bill Tornade, et je n’ai pas mis les mêmes chaussures que dans le cahier de style*, que je vous ferai voir tout à l’heure… Je reboutonne, et c’est insupportable, parce quand même ça crée des contensions, mais que ne ferait-on pas pour sortir… alors… les monstrations, c’est important, parce que Malsapé Paris s’occupe de l’enveloppe charnelle, donc c’est pour ça que c’est important une petite chose comme ça.

« Maintenant, on va faire un travail sur le gant. Vous avez trouvé des gants, des gants perdus. Et vous en avez déjà perdu, des gants… J’ai trouvé tout ça cet hiver, facilement (il fouille encore dans son sac). On va faire l’essai avec les gens qui passent. Un gant perdu…. On attend… on regarde un peu… ils l’ont vu… Pour l’instant, tout est classique, essayons de ne pas trop regarder… ah, merde… (il intervient) Attendez monsieur, c’est mon gant… » (Réponse d’un homme avec un fort accent africain) : -« mais on est là pour ça nous, héhé… » (On entend comme une fouille dans un sac poubelle, et fin de la face A. Il faut se reporter au compte-rendu de Laurent Laurent envoyé par e-mail pour comprendre ce qui est arrivé dans les minutes qui n’ont pas été enregistrées) :

Intervention des pompiers dans la rencontre

Un impondérable majeur arriva lors du « passage des gants perdus ». Avant tout, il faut dire que cet hiver nous avons entrepris de ramasser tous les gants perdus à Paris en vue d’un travail de restitution. Dans cette grande allée du Forum, entre la place carrée et le complexe Cinéma, il en fut mis 1, 2, 3 puis 5 ou 6… en présence malencontreuse sur site des pompiers, qui vinrent en interaction avec nous immédiatement. Nous demandant si l’on avait l’autorisation. Les passants voyaient que des gens ayant le statut d’artistes interagissaient avec les pompiers et les gants par terre. Nous répondîmes qu’il ne nous semblait pas nécessaire d’avoir une autorisation pour perdre un gant, fut-il pluriel… Négatif. Ils le prirent un peu de haut, nous croyant subversifs. Alors afin de cacher notre travail de prise de possession de l’espace sous-terrain public mercantile, je mentis éhontément en leur disant : « on s’amuse ». Ce à quoi, ils opposèrent une fin de non recevoir, dénégation stricte.

Nous n’en tiendrons pas rigueur aux pompiers, dont nous saluons

l’utilité fondamentale. Mais, militaires à la base, inconsciemment ils nous apportèrent la preuve absolue de notre « I’m différent but we are tous pareils ». Tout le monde est un individu libre à condition de faire comme tout le monde. Voir aussi les comportements dans les fêtes, au restaurant, en vacances et dans les installations d’art…

« Est-ce que vous connaissez cette petite salle ? personne ? On va y rentrer, sans faire de bruit. » (Ils entrent. Atmosphère feutrée, les bruits du Forum disparaissent, minuscule musique lascive au loin. Puis Laurent Laurent parle à voix basse) : « Venez, approchez vous, je ne vais pas hurler. Alors cette petite salle est jolie, hein, je crois qu’elle est assez charmante, elle date d’époque, mais sans époque, elle est quand même assez agréable, on voit les murs, le bois, pas mal de bois, il y a le même parquet que chez moi, pour ceux qui connaissent etc… alors j’en profite pour vous dire qu’ici (on entend les boules de billard qui s’entrechoquent), on est comme au cinéma, au cinéma plus qu’au théâtre, parce qu’au cinéma on peut chuchoter, comme maintenant. Au théâtre, impossible d’avoir une ambiance comme ça. Avec le bruit du billard, et le chuchot, hein, moi j’appelle ça un chuchot. Voilà, c’est tout ce que je voulais faire parce qu’ici on est un peu dans un film, d’accord, en gros plan. C’est tout ce que je voulais dire. On va ressortir. Et moi le billard, je m’en fous, je m’en fous complètement.»


Vincent B.

publié dans le N°3 du volume 2 de Magazine (mars, avril et mai 2011)

Angelo avait donné mon numéro à Vincent. Je me souviens d’échanges au  téléphone, lorsqu’il était le bras droit du patron d’un groupe de communication important : « tu peux m’écrire un scenario de jeu interactif avec des personnages hyper aspirationels pour demain matin ? Un truc young, witty, sexy, gimmicky et glamorous. Une relecture de l’Odyssée suffisamment référencée pour une appropriation et une identification totale des joueurs. On a vendu de la talkability et de l’advocacy maximum au client. Je m’occupe de la strat 360, du territoire et de la mécanique, tu fais le scenario. Je t’envoie la prez keynotes par mail.» Ce genre la.

Mais derrière le champ sémantique du pubard hyper charrette en train de réinventer le nu total sous les habits pour trois compètes en même temps, l’âme sensible du Dom Juan tardif rattrapé par sa misanthropie chronique envoyait des messages. Et quand nous nous sommes revus pour diner dans toutes les langues à une grande table de La Fidélité, c’est de chiens, de Curzio Malaparte et de retrait du monde que nous avions parlé.

Depuis, Vincent B a tout plaqué. Il vit à l’Ile d’Oléron avec ses deux énormes chiens, dont un Dogue de Bordeaux. « La première fois que j’ai vu un chien de cette race c’était à l’Avenue, je suis tombé amoureux. Je suis repassé lui faire des amabilités tous les jours ensuite, je pensais à lui, j’étais gaga. J’aime les gros pépères, je pense m’acheter un mastiff en plus du Saint Bernard et du Dogue». Il déclare aussi, dans un grand sourire en suspens au dessus de l’entrecôte à point qu’il termine dans le 9e arrondissement minéral et bruyant de Paris, «je vis dans le présent ! pas dans le prochain weekend, les prochaines vacances, la soirée à venir ;  mais dans le ravissement quotidien et gratuit». Son profil sur facebook -« ultime vanité »- a disparu, mais depuis des mois ses énormes chiens Victor et Tatum -« comme Art Tatum mais aussi  comme la femme de John McEnroe pour ceux qui ne connaissent pas le Jazz»,- occupaient l’écran, dans un rayon de soleil ou en surplomb de la mer. « C’est pas compliqué, je n’ai jamais été aussi heureux que depuis que je vis à l’Ile d’Oléron. Non, je crois que c’est la première fois que je suis heureux ! J’ai remarqué que je passe mon temps à sourire là bas. Tous les jours, je fais la même promenade avec mes chiens, et tous les jours il y a matière à ravissement. J’ai surfé vendredi dans des vagues magnifiques. Je suis un contemplatif, je suis bien dans la nature. J’ai une vie saine. Est-ce que j’avais des ravissements à Paris ? non, je sortais, je me disais tiens elle elle est jolie, des tentations, des excitations, des déceptions… une vie faite de ça, avec des très hauts et des très bas. A Oléron je n’ai pas de surprises, j’ai renoncé au plaisir, mais j’ai découvert la joie. »

Vincent a tourné le dos à quinze ans d’une carrière brillante dans l’univers impitoyable et violent de Christophe Lambert et ses amis les grosses agences de pub et leurs clients difficiles. Pétri de Donjons et Dragons, armé d’une solide culture et d’un Master en Californie, d’une expérience à New York et après avoir démarré comme professeur en DUT, équipé d’un MBA américain et d’un grand capitaine d’industrie pour mentor, Vincent a rapporté de gros budgets, et la pression est montée. Après un passage éclair « chez l’annonceur », occupant quatre jours seulement le double-poste de Directeur du Planning Stratégique et Directeur du Planning Digital de Lancôme pour le monde entier, il avait repris un gros job depuis plus d’un an quand ça s’est arrêté. Mais au lieu de retrouver autre chose, Vincent a pris un retrait anticipé. « J’ai été très malheureux à 30 ans, j’ai démissionné en 2009, et je crois que la quarantaine va très très bien se passer. Loin de l’univers ultra normé que j’ai essayé de fuir toute ma vie », dit-il pour rassurer tout le monde. L’appel d’Oléron a été plus fort que la passion de Vincent pour le concept de contenu de marque.

Ancien bassiste et batteur, érudit du jazz et amateur des hussards noirs, tourmenté et serein en fonction des décennies, Vincent n’est pas dingue, ne boit de vin que s’il est sucré, comme les enfants, et a manifestement regretté que son père militaire n’ait pas été plus affectueux. Il a déjà trouvé un modèle économique décroissant pour sa nouvelle vie : « quand tu as fini ta thèse tu peux avoir un job de prof permanent à l’école, contre lequel tu obtiens un salaire pas énorme, pour un nombre d’heures dérisoire.» D’où le doctorat en sciences de gestion « sur les fictions trans-media, c’est à dire les séries télé que tu consommes via le produit principal (la série TV, ndlr) mais aussi un roman, un jeu vidéo, des choses sur internet, sur les mobiles etc. d’un point de vue marketing ».

« Capable dans la même journée de passer de Julien Gracq à Call of Duty», Vincent a trouvé un moyen de concilier son amour de la nature, du cinéma, de la solitude, de ses chiens, des jeux vidéo, de la littérature, de la bande dessinée et du roman graphique. Il a troqué ses costumes de designers contre une combi néoprène et surfe sur ses fantasmes de sâdhu à l’écart du monde : « Supprimer les tentations, ça aide énormément à être apaisé. Quand tu décides de réduire ton niveau de vie, quand il n’y a pas de boutiques, de belles femmes, tout devient doux. A Paris finalement je ne sortais jamais, je n’allais pas au baron, il fallait tellement être interactif toute la journée que je voulais qu’on me foute la paix le soir. Pour accepter un diner avec des gens que je ne connaissais pas, il aurait fallu que je prenne un Xanax. Si ton plaisir c’est d’être au milieu des arbres et regarder la mer, pourquoi ne pas le faire. »

Il a aimé le Houellebecq –« sauf le dernier chapitre »-, relit Vies Minuscules de Pierre Michon -« c’est sublime ! »-, découvre Le Maitre et Marguerite, et prend en main le plus souvent possible « un gros roman de guerre, les nuits et les morts, de Norman Mailer ». « Mais je lis beaucoup moins que le soir à Paris quand je travaillais. C’était le moment ou la vie commençait.  Ici, j’ai moins besoin de créer cette bulle. »

Le doctorat, un sacerdoce ? Vincent est trop libidineux pour ça. Il se demande même si sa retraite de thésard ne serait pas plus douce avec une amoureuse. «À force d’avoir les relations que j’ai eues avec les femmes, j’ai développé une grande crainte, une misogynie rampante, même si visuellement je suis toujours fou d’elles. J’étais laid jusqu’à 20 ans, et de 25 à 30 ans j’étais un chasseur ; j’ai fait de la conquête énormément, parce que ça me rassurait. Puis j’ai essayé de me guérir d’un petit problème de dissociation du tendre et du sexuel. En 2011, je suis célibataire. Mais j’ai remarqué que si j’étais encore dans le business de draguer, je pourrais vendre ça comment un truc mystérieux, romantique, osé, audacieux. Et m’en parer, comme le mec seul sur son rocher avec ses deux chiens. La femme qui se laisserait prendre à ce récit là serait une pauvre idiote.»

Avant d’envoyer ce papier, je suis descendu au Théâtre de l’Œuvre en dessous de chez moi, voir le Don Juan de Brecht. D’après Molière. Et même si je n’ai pas compris pourquoi Don plutôt que Dom, ça m’a rappelé quelqu’un. Vincent B n’a pas beaucoup parlé de son père militaire de carrière, mais la figure paternelle était l’Invité de pierre -la statue spectrale du Commandeur-, de notre diner entre garçons au Corneil, dans le 9e arrondissement.

Mathias Ohrel