L’égo cul-de-jatte

Texte publié en janvier 2006 dans le magazine Nuke, « portfolio de la génération polluée »

La première fois que je l’ai rencontré, c’était pour l’interviewer. Il m’a fait attendre près d’une heure derrière un paravent, dans un couloir sombre du 16e arrondissement, avant de m’accueillir avec une chaleur suspecte, ses yeux perçants de prédateur, sa mèche gominée et son allure générale du cadre en skateboard dans une pub Winston. J’ai compris tout de suite que je me trouvais en face d’un ego immense. Entre quelques phrases définitives et plusieurs montées d’enthousiasme exalté, trois coups de fil à la minute auxquels ils répondaient en cinq langues et des gesticulations incompréhensibles à l’adresse de son assistante-souffre-douleur, celui qui allait devenir mon boss s’est absenté plusieurs fois, me laissant le loisir de remarquer dans sa bibliothèque une rangée complète d’exemplaires de The Fountainhead, d’Ayn Rand.

C’est peut-être ce signe du passé qui m’a convaincu d’accepter son offre de le rejoindre dans la « chasse de têtes » ; je voulais en savoir plus sur cette face cachée de moi-même, sur laquelle le livre d’Ayn Rand se reflétait assez indistinctement. Je n’avais plus jamais réentendu parler de ce roman depuis San Francisco, quand à 20 ans j’y avais passé deux semestres à surfer, à étudier les consumer behaviors et à attendre, le doigt levé, un miracle sur les parkings des stades où se produisait le Grateful Dead. Au cours de cette année fabuleuse, plusieurs fois des jeunes gens aux traits coupants, aux regards durs et aux tons arrogants étaient venus vers moi sur le campus, sans hésitation. Ils m’avaient entrepris sur l’Objectivisme et le personnage d’Howard Roark, comme si j’étais forcément l’un des leurs. Intrigué, j’avais trouvé et lu l’ouvrage, un pavé de 700 pages sur la vie d’un architecte de génie (Howard Roark, donc), dont l’intransigeance et le refus total du compromis se heurtent à un critique puissant, aux conformismes et à la société en général.

Le roman, adapté en 1949 par King Vidor avec Gary Cooper dans le rôle principal et « Le Rebelle » pour titre français, est passionnant. Il laisse aussi un arrière-goût assez étrange : c’est un vibrant plaidoyer pour la liberté radicale de l’individu, une invitation par l’exemple à ne jamais céder aux mirages de gloire ni au désespoir, à ne pas douter de son génie, à croire en soi plus qu’aux autres. Ayn Rand, par la bouche de Roark, dessine les contours de sa philosophie radicale : « Aucun créateur n’a cherché à satisfaire ses contemporains… un cerveau collectif, cela n’existe pas … le créateur ne se fie qu’à son propre jugement, le parasite suit l’opinion des autres…  le créateur produit, le parasite pille… le créateur veut dompter la nature, le parasite veut dompter l’homme… ». A la réflexion, le film Aviator, beaucoup plus récemment réalisé par Martin Scorsese sur la vie d’un autre Howard (Hughes, joué par Léonardo di Caprio) est  une sorte de remake de The Fountainhead. Le message moral subliminal qu’il contient est en tout cas identique : le créateur et l’entrepreneur sont les bâtisseurs de l’Amérique et de la modernité, ils font acte de civilisation par leur acharnement, leur travail, leur indépendance, leur lucidité, leur intransigeance. Chaque homme, en tant qu’individu, doit vivre selon ses principes et ne jamais s’en écarter. L’influence des autres et de la société dans laquelle il vit ne doit pas l’écarter de ses aspirations personnelles. La liberté se gagne par l’égoïsme.

Le livre d’Ayn Rand est beaucoup plus qu’un roman. C’est un essai philosophique complexe, où chacun des personnages incarne une facette de l’homme contemporain. A travers eux, l’auteur définit les principes fondateurs de l’objectivisme, à savoir une pensée minarchiste athée (partisane d’un état minimum, qui devrait se limiter à la protection des droits basiques de la vie, de la liberté et de la propriété) d’inspiration aristotélicienne, qui se décline en une métaphysique (celle de la réalité objective), une épistémologie (le primat de la raison), une éthique (celle de l’accomplissement de l’égo et de son intérêt propre) et une doctrine économique (le capitalisme de laissez-faire). Alan Greenspan, qui a dirigé pendant 18 ans et jusqu’en janvier dernier la puissante banque centrale américaine, a fréquenté assidûment le salon littéraire d’Ayn Rand, et déclare que c’est elle qui lui a montré « que le capitalisme n’est pas seulement efficace, mais aussi moral ». Poutine, par la voix de son conseiller économique Illarionov, se félicite d’un récent sondage qui révèle qu’Atlas Shrugged (« Atlas a levé les épaules », best seller d’Ayn Rand sur l’Objectivisme) est le livre le plus influent aux Etats Unis, et bientôt en Russie selon les vœux de Poutine, après la Bible. Ayn Rand, grande prêtresse obscure du libéralisme sauvage, aurait été centenaire cette année si elle n’était pas morte en 1982, juste après l’avènement aux Etats-Unis du courant anti-«social-étatique» et l’élection de Reagan, qui lui doivent tant. Mais le culte randien avait eu le temps de se transformer en véritable secte depuis la fin des années soixante. Le Randisme n’a rien à envier à Hare Krishna, Moon, la Scientologie ou la famille Manson en matière de dévotion au guru. Femme aux yeux noirs perçants, à l’accent russe (elle était née en Russie, et s’était exilée en 1926 aux Etats Unis) et qui arborait presque toujours une broche en forme de dollar, Ayn Rand a des disciples aujourd’hui encore extrêmement actifs pour la prolongation de son message dans les sphères néo-conservatrices de l’administration Bush, et par extension parmi les puissants dans le monde.

A l’inverse de la philosophie d’Ayn Rand, dont je découvrais qu’elle avait largement traversé l’Atlantique pour influencer jusqu’à ma décision de changer de métier, se trouvaient mes convictions. Sans être un spécialiste de philosophie, j’avais cru me reconnaître dans cette phrase de Lévinas « La civilisation commence quand tu donnes la priorité à l’autre sur toi-même » ; pas dans La vertu d’egoïsme, autre livre d’Ayn Rand. Pourtant, j’étais assez fasciné de voir ces exemplaires de The Fountainhead sur les étagères de mon étrange interlocuteur pour vouloir en savoir plus. J’ai donc commencé quelques mois plus tard à travailler pour ce personnage Prométhéen. Et j’ai découvert qu’il était possible de croire en soi suffisamment pour juger quelqu’un dans les premières secondes d’un entretien, que l’on pouvait se convaincre d’avoir toujours raison sans pour autant se fermer à l’écoute de l’autre, que certaines intuitions s’imposaient avec tellement d’assurance qu’elles faisaient se tordre la réalité pour la faire entrer dans la vision du monde de celui qui les ressent. Comme certains enfants, comme les grands utopistes qui voient le monde avec leur filtre romantique et pour lesquels les rêves sont réels, mon boss ne doute pas. Même si loin de se soustraire au monde pour décider sans compromis de ses actes, il vit largement dans le regard des autres, se nourrissant de l’amour qu’il faut lui porter, dévoré par un besoin presque touchant de reconnaissance et de visibilité sociale. J’ai découvert que le doute et la maïeutique n’étaient pas pour tous les chemins de la construction de soi.

Incapable de croire au hasard de la présence de ces livres dans la bibliothèque de mon patron, j’ai tenté une autre lecture de l’histoire d’Howard Roark. Et observé autour de moi : j’entrais dans une profession qui accroissait sans complexe l’écart entre les hauts salaires et les travailleurs précaires, certes dédiée aux mariages heureux entre des talents et des entreprises, mais avec pour efffet secondaire la progression des inégalités. Je rencontre à longueur de journées des ambitions individuelles, me confronte sans cesse aux discours de la performance, de l’accomplissement personnel, de la satisfaction des désirs, de l’appétit de pouvoir et de manipulation. Pour paraphraser Montaigne, je dirais que ce métier m’apprend à me prêter à autrui, le temps d’un entretien, mais à ne me donner qu’à moi-même pour ne pas me perdre dans l’autre. Je surfe allègrement -mais pas sans douleur, tant les stigmates de mon éducation chrétienne et collectiviste, voire personnaliste, sont présents- sur le tsunami de l’individualisme hypermoderne.

On m’a appris à neutraliser mon ego, ma culture et mes réflexes se méfient du nombrilisme, alors je lutte. Mais avec moins de vigueur que je n’en ai à plonger dans l’individualisme, ce qui me donne le sentiment complexe d’être Satan : « la force du Béhémot réside dans ses reins et sa vigueur dans son nombril », peut-on lire dans le Livre de Job. Il est vrai que le satanisme moderne place le sentiment de divinité en soi-même, cultive l’égo, Satan étant l’incarnation des instincts charnels de l’homme et l’affirmation de sa volonté. Marilyn Manson lui même le dit : « le Diable n’existe pas. Etre sataniste, c’est se vénérer soi-même parce que l’on est seul responsable des choses bonnes et mauvaises qui nous arrivent ».

Le nombril, que l’on a vu apparaître depuis une dizaine d’année eu dessus de tous les jeans, est symboliquement situé au centre. Une frontière entre le haut et le bas du corps, comme un point de rencontre entre l’instinct et la raison, entre le bestial et l’humain. Il serait pour moi un point de bascule entre l’empathie et la projection de mes désirs. Une montagne qui pousserait en moi entre la plaine du Haut, et la France d’en bas. Fernando Bonassi, jeune Brésilien auteur de nouvelles frappantes sur la vie quotidienne à Sao Polo, a imaginé une race nouvelle de riches cul de jattes, débarrassés de la partie inférieure de leur corps, devenue inutile puisqu’ils ne touchent plus terre, circulant en hélicoptères d’une tour à l’autre pour éviter de ramper avec la plèbe dans les embouteillages monstres de la mégapole. Mais peut-être tout ça n’a rien à voir…

Pourtant je ne suis pas le seul à faire cette expérience de l’individualisme radical, du nombrilisme, du narcissisme et de l’égoïsme. L’égolâtrie occidentale, et américaine en particulier, paraît avoir triomphé. Et les techniques de coaching, de développement personnel et d’entraînement au bien-être se multiplient en France. Le Dojo, société spécialisée en hypnose ericksonnienne et en programmation neuro-linguistique (PNL, technique valable pour le flirt et la vente qui hante les amphis d’écoles de commerce) croît de 20%  tous les ans depuis 2001. C’est peut-être à ce rythme que se développe le besoin général de s’occuper de soi en particulier.

Comme le suggère le travail de la photographe Marina Gadonneix, aperçu au Festival d’Hyères cette année et qui montre de froids décors de plateaux télévisés envahis par les mires à bandes de couleurs, nous ne faisons plus que nous mirer dans la télé. Mais ce que nous y voyons ne reflète rien de très flatteur. Narcisse 21 n’est plus l’insouciant des années 80, et il est fatigué d’être lui. « Queer eye for a straight guy » n’a fait qu’achever de convaincre des milliers de Français hyper modernes qu’il était temps pour eux de devenir coach, conseil en image personnelle ou chirurgiens plastiques. Le remodelage de soi par la science a redonné une sorte de lustre à la croyance dans le progrès. Mais pas dans le progrès de l’humanité, celui de l’individu.

Notre individualisme, hérité des idéologies du XIX et du XXe, ignore superbement l’autre partie de notre corps, qui lui aspire à beaucoup plus de viscosité sociale. Je passe aujourd’hui mes jours et mes nuits dans un bureau du VIIIe arrondissement, collé à mon écran, et je n’ai que quelques rares occasions forcément frénétiques de me coller à l’autre. D’autres se rassemblent à l’église, dans les festivals, dans les clairières en forêt de Brocéliande, sur le dance floor le jeudi soir et le lendemain sur le site du Paris-Paris. Mais ce n’est que pour se délasser les jambes : personne ne croit plus, à l’instar d’Howard Roark, dont l’influence finalement se fait sentir partout, qu’un cerveau collectif puisse exister.

Nuke continue à l’espérer très fort.

Mathias Ohrel