Cher Kan

Jamais je n’avais vu le ciel bleu à Pékin. En même temps, c’était mon second séjour seulement. Pour le premier j’étais resté encalminé dans l’air visqueux et noir de la cité, interdite aux poumons fragiles. J’avais suffoqué. Il parait que quand c’est noir c’est de la pollution locale ; et quand c’est la couleur du sable, le désert de Gobi saupoudre la ville.

 

Ces quatre journées de la fin mars que nous avons passées, Céline et moi, avec ce cher Kan à Pékin étaient merveilleusement lumineuses et ensoleillées. La muraille de Chine est en proche banlieue de la ville. Nous nous y sommes rendus à travers des bois cramés comme dans un narrât de Volodine, des paysages découverts à la fois sous les cendres et sous le cagnard, ce qui m’a laissé une impression belle et triste, presque surréaliste. A la fin, ça monte et ça monte sans cesse. Avant l’épuisement vient le distributeur de billets. Céline avait un grand parapluie pour se protéger du soleil. Sans la brume habituelle des gravures kitch accrochées dans le hall du Jade Garden Hotel, les montagnes gardaient leur moelleux majestueux, les œufs oranges faisaient val d’Isère en été, la descente en bobsleigh avait quelque chose de jamaïcain, et les visiteurs étaient suréquipés en bâtons de selfies.

 

Le soir nous avons traversé l’ancien quartier mongol, les citadins se rapprochaient du lac pour des brochettes, acheté une flûte blanche et un okarina dans l’ancienne rue des lettres, laissé les scorpions grillés aux touristes plus locaux et sacrifié au canard laqué somptueux, dans cette institution ou les flammes dansaient avec les volailles dans la pénombre. « Mes camarades de classe m’appelaient Shere Khan. Ça m’a toujours laissé un peu dubitatif. Mais je l’ai pris comme un compliment, car ils me donnaient plus de preuves d’amitié que d’hostilité ». Pourtant Kan n’est pas né en 62 ; il n’est pas tigre mais coq dans la cosmogonie chinoise.

 

La loi de sa jungle familiale n’a pourtant rien à envier au personnage du Livre de la Jungle, qui a fait très peur à Bianca quand nous l’avons vu en 3D au retour de Chine. La voix de Dick Rivers est redoutable, et exacerbe la violence du personnage. Pour nous, l’élégant et bienveillant Kan ressemble beaucoup plus à la belle panthère noire, Bagheera. C’est une parenthèse : mon ami Serge m’a raconté s’être retrouvé au Pakistan dans un palais d’été envahi par les singes, les gardes lui expliquaient qu’il fallait se méfier de Baloo. C’est ainsi qu’il a découvert que Kipling a utilisé les noms urdu et hindi pour désigner les personnages dans son histoire : Shere kan veut dire Tigre, et s’écrit 希尔汗.

 

En trempant notre canard dans des sauces à la cacahuète, au sésame, à l’ail, nous avons demandé à Kan de nous raconter comment il comptait retrouver, la semaine suivante, ses cousins dans un village du nord de Canton d’où est originaire sa mère. « Quand tu as été élevé dans un milieu chino-vietnamien très traditionnel, à Toulouse, la première chose que tu fais c’est renier tes parents. Ma mère ne voulait pas apprendre le français pour nous obliger à apprendre une langue étrangère asiatique. Elle parlait couramment trois dialectes chinois, mais comme mon jeune frère et moi étions nés en France et que nous n’irions jamais en Asie -par égard pour mon père aussi-, elle avait décidé de nous parler en vietnamien. Comme ça ils connaitront une langue asiatique qui ne leur servira à rien, car ils n’iront jamais en Asie. Finalement je suis en Chine depuis 97. »

Tous les ans, Kan a passé ses vacances dans la diaspora vietnamienne à Bangkok ou à Taïwan. Plus tard, il a créé une banque pour la communauté asiatique, adossée à la Compagnie de Suez. Tout avait commencé lorsqu’à cause de ses origines vietnamiennes, Kan a commencé à avoir des activités politiques pour tenter de renverser le régime communiste. « Nous avions dans notre comité Giscard d’Estaing, Chirac, Worms (patron de la Compagnie de Suez), le prix Nobel de la paix Elie Wiesel, Václav Havel, l’ancien directeur de la CIA… La troupe d’agitateurs m’avait nommé secrétaire général de ce groupe, je suis allé dans le bureau à côté du Président des Etats-Unis pour bloquer le gouvernement vietnamien dans toutes ses initiatives. On manifestait devant l’académie française qui avait donné le prix de la francophonie à un écrivain vietnamien par ailleurs ancien directeur de camp de concentration, on traitait Maurice Druon de salaud avec Emmanuel Le Roy Ladurie, Jean François Revel, Olivier Todd, André Glucksman et une douzaine de copains, en se gelant sous la pluie et sous les regards de treize cars de CRS. »

Quand Mestrallet a décidé de fermer la banque, Kan a commencé par aller à Hong Kong acheter une société, puis en Thaïlande mais on lui a dit c’est la crise va plutôt en Chine. Il est arrivé avec une valise et sa société (une coquille vide) à Shanghai, qu’il a trouvée impénétrable. Un an plus tard, il s’est installé à Pékin. Tout près de ce gouvernement communiste, finalement allié de son combat contre les communistes du Viet Nam. « Les ennemis de mes ennemis sont mes amis ».

Le vin aidant, je commence à me dire que je préfère être un ami de Kan. Son histoire familiale est intéressante, et parfois ressurgit dans sa vie sans prévenir. Il y a quelques années, en France, il dinait chez des amis et rencontre la fille du chef de la sécurité du parc de voitures de son oncle. « Le mari de ma tante était un temps l’homme le plus riche d’Asie. Prostitution et jeux, pas de drogue, mais racket à grande échelle. C’était aussi le chef de la police et un général de l’armée du Vietnam. » Cette amie lui dit que son père vit à Avignon, Kan va le voir et l’homme lui dit qu’il a tué 82 personnes pour cet oncle auquel il ressemble tant… C’est par cet homme, entré à 18 ans au service de son oncle mafieux, que Kan a appris comment sa tante a épousé le brigand : « Ton oncle est allé voir tes grands-parents maternels en leur disant soit vous m’accordez la main de votre fille -la sœur de ma mère, très belle et très intelligente-, soit je vous tue tous. » L’oncle était d’une grande famille vietnamienne, d’un naturel très violent, il a claqué la porte de sa famille pour commencer comme apprenti dans cette triade, a tué comme il fallait, est monté jusqu’à devenir le chef d’une secte de bandits créée pour contrôler les mafias indochinoises.

« Ma tante est devenue la seule femme mariée au pirate, mais elle est arrivée alors qu’il y avait déjà 4 concubines. Elle a mis de l’ordre dans tout ça, s’est occupée de tous les enfants, des concubines, de toute l’intendance de l’armée. Elle avait 3 000 hommes à habiller. Elle s’occupait des finances, donnait de l’argent à l’empereur, aux généraux français qui finançaient son propre service secret implanté dans le parti communiste pour savoir où étaient les infiltrés dans le sud. Il y avait, je me souviens, une armoire en fer pleine de billets, elle les donnait à des agents qui allait les distribuer. Au début il a été pro-indépendance et il a engagé une action contre les colonisateurs français dans le sud du Vietnam. Ensuite quand il s’est rendu compte que la menace ne venait pas des Français qui allaient partir, mais des communistes du Nord qui allaient envahir le sud, il s’est rapproché des Français pour ne pas laisser venir les Américains, qui ne savent pas comment traiter avec les communistes. Ho Chi Min a essayé de l’assassiner, il l’a raté mais a tué son fils ainé. Mon oncle n’a pas pardonné, il a fait assassiner tous les communistes du Sud Vietnam en une semaine. »

« Mon père n’a plus revu sa famille après les années 20. Mon grand-père était d’une famille de médecins traditionnels chinois très réputés, qui remonte au 17e siècle. Et mon grand-père a choisi mon père pour faire des études de médecine en France, mais il s’est inscrit à la fac de médecine et en première année, en anatomie, il est tombé dans les pommes. Il a caché à son père qu’il ne faisait pas médecine, il a fait Sciences Po et les beaux arts, et n’est jamais revenu au Vietnam ».

Kan lui aussi a fait une année de médecine. Avant des études de sciences politiques, et de commencer des activités d’agitateur politique. Quant’à son oncle, protégé par les services secrets français et équipé d’un faux passeport, il a fui à travers la mangrove. « Le gouvernement français a été d’une royale générosité, il lui a offert un hôtel particulier et une somme fantastique. Il a failli acheter le Bon Marché. Mais finalement il a tout dépensé au jeu. »

Kan lui fait sa vie à Pékin, en Thaïlande, en France. Et ne tue jamais personne, j’en suis absolument certain.

Mathias Ohrel



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