Sœur m

Itinéraires :

A / Erythrée – Soudan 5 ans – Turquie par avion – Grèce 6 ans – 7 jours de marche – Hongrie 2 jours – Germany 1 jour – Calais 1 mois – Paris

B/ Erythrée 2009 – Soudan 2009 2012 – Lybie 2012 – Prison 2 ans 6 mois – Italie (sicilia) – France 20/08/15

C/ Afghanistan, 1 mois Iran, 4 mois Turquie, 1 mois Bulgarie, 1 semaine Serbie, 1 jour Autriche, 4 jours Italie, France

D/ Guinée -> Paris (par avion)

E/ Conakry, 1 sem Senegal, 2 sem Mali, 1 jour Burkina Faso, 3j Niger, 5j Lybie, Bateau Italie, 3 mois France

F/ Erythrée, Soudan 1 an, Lybie 3 mois (7 j prison), Paris

G/ Conakry, 3j Mali, 2j Algérie, 1 sem Maroc, 3 j Ceuta, bateau, 3j Madrid, France

H/ RDC, Congo, Paris

J’avais commencé cette journée froide, humide et inquiète sur l’état du monde par un rendez-vous avec une finlandaise talentueuse, puis avec une architecte française. Plusieurs informations importantes pour le landernau m’étaient parvenues pendant les réunions de la matinée, puis j’avais mis mon téléphone en mode avion pour aller dans un autre quartier de Paris rencontrer sœur m, changer les cartouches de l’imprimante dans le petit bureau du sous-sol où elle reçoit, mettre quelques gâteaux et du café dans le couloir d’attente et l’aider pour l’après-midi.

« Comment vous vous appelez ? » Cette question m’est posée d’une voix douce et généreuse, et il me faut un instant pour comprendre que c’est à moi qu’elle s’adresse. La dame porte un keski sur la tête (petit turban noir des femmes Sikhs), ne se départit pas de son sourire et s’exprime dans un français posé et précis, pour le compte de cette famille du penjab arrivée à Paris quelques semaines avant la naissance de leur fils de 18 mois.

Ils viennent à peine d’entrer dans le petit espace et de s’asseoir, Sœur m a déjà commencé les explications : « C’est le même bureau. Quand ils ont mis obligation de quitter le territoire français en vue de l’exécution de l’éloignement dont vous faites l’objet, vous n’êtes pas allé». Soeur m ouvre un second courrier. « Après, comme ils ont vu que vous n’êtes pas venus, ils vous disent « pour suivi de votre dossier ». Les suivis de dossier ne se font pas au 9ème bureau, ils se font au 8e bureau. Et la convocation a lieu à la préfecture, c’est tout. Donc nous sommes d’accord avec mon responsable, vous ne devez pas partir, mais il a demandé que vous alliez le voir ce soir pour qu’il puisse les appeler et demander des explications pour vous. Explique-leur ». Les longues phrases en penjâbie sont ponctuées par un acquiescement rigolard du petit. Il a compris que ses parents et lui avaient une chance de rester en France, grâce à l’aide de cette sœur merveilleuse. Deux heures plus tard ils enverront un texto pour dire qu’ils sont sur le point d’être reçus par le responsable.

« Ici nous traitons essentiellement l’asile, et certainement beaucoup de cas particuliers», me dit sœur m avec cette énergie fabuleuse et gaie qui l’anime. Nous nous débattons avec l’imprimante, et sommes surpris d’entendre  une voix qui répète « mata » cinq ou six fois de suite. « Mais c’est une comédienne celle-là je te jure. 15 jours qu’elle me ment. Elle est logée avec une autre, elle l’empêche de dormir, elle boit. Là elle me dérange vraiment pour rien, je l’accueille parce que c’est une créature du bon dieu, vraiment. » Notre visiteuse alcoolisée demande des tickets de métro, une chambre seule, se plaint de sa voisine de chambre. « Je ne m’occupe pas des hôtels, je t’assure. Va voir le chef de l’hôtel » lui demande fermement Sœur m avec qui nous essayons de constituer la liste pour les huit lits qui seront prêts dans quelques jours. Diop passe une tête, pour nous toucher la main. Il a été débouté de l’asile, et dort à la gare de Beauvais depuis que « l’hotel ne marche plus. Et parce qu’ici, à Paris, j’ai appelé le 115 mais ils ne veulent plus me prendre. » Un autre Diop passe aussi, puis deux autres l’accompagnent, et un quatrième passait par là. Pour chacun sœur m trouve un sac, un mot rassurant, du chocolat pour celui qui a le ventre qui gratte, le numéro de téléphone d’une assistante sociale, l’idée qui donne de l’espoir, une bonne réponse ou un refus ferme et juste, pour ne pas entretenir de fausse illusion. La majorité d’entre eux sont arrivés depuis quelques semaines seulement ; tous viennent la voir pour un logement, et parce qu’ils savent qu’elle fait tout ce qu’elle peut pour eux, avec pragmatisme et efficacité. Elle les connait bien déjà, sait distinguer le vrai du faux, a recoupé les informations à leurs propos. Elle sait comment constituer la liste pour ces huit lits promis. « Il ne faut pas que ce soit un truc de famille. Mélanger les Erythréens et les Guinéens. Lui il se bat, on ne peut pas le mettre avec eux. Un afghan, oui, il est arrivé mi-septembre déjà, il faut l’héberger. Lui veut sortir fumer la nuit et dans ce dortoir c’est impossible, va-t-il accepter d’y aller cette fois ? C’est un des plus anciens». « Ça va ? » Alimou passe papoter un peu. Il sait qu’il n’y aura plus de lit pour lui, tant pis. Il a raison, il faudra penser à donner de l’eau à cette plante en piteux état qui ne voit jamais le jour.

Des chrétiens d’Erythrée et leur fille de 12 ans sont entrés en fin d’après-midi. Ils ont un rendez-vous dans deux semaines et n’ont pas d’endroit où dormir d’ici là. Sœur m appelle tout de suite un numéro, et trouve un hébergement, peut-être même pour un an. Mais pas avant la semaine prochaine. Elle se bat partout, au collège, à l’école, dans plusieurs paroisses ; il faut trouver un toit à cette femme épuisée, son enfant et son compagnon. La famille qui les a hébergés jusqu’à aujourd’hui, et depuis 8 jours ? Partie cette après-midi en vacances. L’attestation de domiciliation particulière qu’ils produisent est dans le 93, ça n’aide pas pour Paris. Ils reviendront lundi, et ce soir ils nous quittent avec des couvertures et un peu d’argent pour deux nuits d’hotel.

Je suis parti en même temps qu’eux, à temps pour un rendez-vous chez un client, au cœur du super-luxe. Saisissant grand écart. Quinze jours plus tard, j’apprends que Gabria, l’une des Erythréennes rencontrées chez sœur m et coturne de l’alcoolique rabrouée, a été accueillie par Mathilde, la mère d’une amie chère, dans son petit trois-pièces en banlieue. Je l’appelle. Gabria n’est pas encore rentrée de son cours de Français, Mathilde me raconte comment ça se passe : « Elle a dormi dans la rue pendant un mois, elle est bien ici, au chaud et confortable. Elle est vraiment très gentille, ça se voit dans son regard, j’ai tout de suite eu confiance. Sœur m l’a accompagnée. Elle était toute joyeuse, comme si c’était elle qui allait habiter là ! Tu sais, Gabria en a beaucoup bavé, et veut donner l’impression que tout va bien, mais elle a une sciatique et un pied abimé car elle a marché des milliers de kilomètres. Nous sommes allé chercher ses affaires sous le métro aérien de La Chapelle, il y avait 6 ou 7 mecs assis, elle a donné une poignée de main à chaque type, l’un d’eux a fouillé dans une boite –une clef sans doute- et ils sont partis chercher ses sacs. C’était tout un code, tout passe par le regard, ils ont échangé peu de mots. Elle ne connait que la Goutte d’Or,  on a visité un peu Paris, elle commence à prendre des repères, prend le métro. Mon anglais est catastrophique, donc nos échanges sont limités. Je sais tout de même qu’elle a laissé ses enfants à sa mère en Erythrée, son mari est en prison et elle craignait d’être arrêtée aussi. Elle n’a rendez-vous qu’en décembre à l’OFPRA -sœur m dit qu’elle aura surement ses papiers-, elle est puéricultrice et doit faire une formation, puis trouver un job, trouver un endroit ou vivre et faire venir ses quatre enfants (le dernier a quatre ans, l’ainé 14 ans, elle m’a montré des photos de ses fils, les photos de ses filles sont restées chez un cousin en Italie). Elle est très propre, très soigneuse, se lave les mains tout le temps, fait son lit… ce sont des petites choses mais importantes, car je ne m’attendais pas du tout à accueillir chez moi quelqu’un franchement, et qu’il faut moi aussi que je m’adapte à la France (Mathilde vient d’arriver du Maroc où elle a vécu plusieurs dizaines d’années, ndlr). » Garia est heureuse chez Mathilde, et s’y sent tellement à l’aise que Mathilde avoue « oui, c’est vrai, je ne suis presque plus chez moi. Les détails à la con rendent les choses difficiles : le matin elle se lève tard, alors je n’ose pas passer l’aspirateur ; en mon absence elle a fait une machine avec le produit vaisselle, autant te dire qu’il y avait beaucoup de bulles dans la salle de bain. Il y a un grand pouf face au canapé, je lui ai dit de se mettre là pour allonger ses jambes le premier soir, mais maintenant elle s’installe là toujours, fascinée par la TV, elle regarde plein de trucs, mais ça ne lui vient pas à l’esprit que j’aimerais regarder autre chose ou lire. » Mathilde veille tous les matins à ce qu’elle prenne les comprimés de vitamine qu’elle lui a achetés. Et va devoir établir des règles de vie chez elle, tout doucement.

La langue maternelle de Gabria est le Tigrinya, mais elle parle bien l’Amharique, l’Arabe et l’Anglais. Pourquoi venir en France plutôt qu’en Angleterre où tentent d’aller la plupart de ses compatriotes ? « J’aime Paris et la France, j’avais appris l’histoire de France à l’école et j’ai toujours aimé. Les gens sont gentils ici. J’ai une amie à Cannes qui a réussi à trouver des papiers, un travail, une maison, et qui a fait venir ses enfants.» C’est son rêve, et sœur m, Mathilde, sa voisine, Cali, Céline… des femmes surtout, se mobilisent pour l’aider à le réaliser. Des milliers de femmes comme Gabria marchent en ce moment même, au Soudan, en Lybie, dans les rues de Paris et de Milan, dans les gares et sur les plages de Sicile. Quand elles ne sont pas mortes en chemin, elles sont fortes, fières, intelligentes et pleines d’espoir. Elles dorment dans la jungle de Calais, sous le métro aérien, dans des camps ou chez Mathilde, après ces périples épuisants entrepris depuis des mois ou des années. Elles survivent grâce à leur rêve, il sert de nourriture, de calmant ou d’excitant selon les besoins du moment. Que deviendra Gabria si l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) ne lui accorde pas l’asile fin décembre ? Que deviendront ces femmes, leurs mères, leurs enfants et leurs sœurs ? Elles ne demandent qu’à travailler, elles ont de l’énergie, du courage, le désir de réussir, des compétences… elles pourraient nous aider à raviver cette vieille Europe fatiguée. La France se rend-elle compte de leurs qualités ? Allons-nous réussir à les accueillir, leur donner une chance, et nous donner la chance de les avoir comme citoyennes ?

Tard ce soir d’octobre, j’ai allumé la télé et suis tombé sur « déshabillée pour l’hiver », émission concernée. « 89 modèles riches dans tous les sens du terme », disait Loic Prigent, à propos de la collection AW 2016 de Valentino. J’ai tout de suite éteint, et suis allé me glisser près de ma femme dans notre lit douillet, après avoir vérifié que mes filles dormaient comme des anges. Si elles savaient comme elles ont de la chance.

Mathias Ohrel