Alain G

Printemps 95, 2005 et 2015.

Quand j’étais marié et que je vivais dans le 11e, il y a presque 20 ans maintenant, je croisais souvent Christian Lacroix et Alain G dans la rue de Charonne. Sans jamais leur avoir adressé la parole, ils étaient déjà à mes yeux inspirants, souriants, élégants. J’ai eu la chance d’écrire ma rencontre avec Christian Lacroix il y a dix ans. Alain G est assis en face de moi à l’Annexe, en face du Musée de la vie romantique. Aujourd’hui, le festival de Hyères fête ses trente ans, la galerie VNH vernit « Gri-Gri » et j’ai la chance d’écrire au soleil cette rencontre avec Alain G.

« Avec toute l’affection de Galleria Continua ». Cette phrase intrigante figure sur les save the date, sur le mail de rappel qui vient de s’afficher sur mon écran, et bien imprimée sur l’invitation dépliante à l’exposition « Gri-Gri » de Pascale Marthine Tayou, dans cette nouvelle galerie créée par deux amies belles et riches, connectées et stratégiques, qui ont repris l’espace d’Yvon Lambert.

Psychologue-clinicien de formation, Alain G s’est d’abord intéressé à la psychanalyse avant de devenir galeriste à Paris. Quand il était à la fac, il essayait de lier les maladies psychiatriques avec les dessins d’enfants et découvrait l’Art Brut. Il ne savait pas quoi faire une fois diplômé, et une rencontre… « J’ai tout fait par des rencontres de toutes façons, des gens m’ont orienté. Tant mieux ou tant pis ; il y a des moments où je me dis que j’aurais dû exercer tranquillement la psychanalyse dans un cabinet de Saint Germain des Prés. » Alain G m’avait prévenu, il est dans une période de doutes. Ses amis lui conseillent d’en dire moins, mais il est trop généreux et confiant pour cacher ses sentiments de super-affectif. J’ai envie de le rassurer, et peut-être aussi pour donner le change sur sa transparente sincérité je lui raconte que mon psy -avec lequel j’ai fait huit ans d’analyse pour l’entendre me dire un jour, sortant de toutes ces années de silence mutique, que je ne devrais pas partir en Inde-, s’est suicidé. Son nom était Dement (sans accent, soit). Pas sur que mon histoire soit rassurante finalement ; ni que Galeriste soit une profession moins tranquille que celle de psy.

« Ca ne se fait pas de se suicider quand on est psy. C’est une faute professionnelle grave », me dit Alain, qui lui n’a pas fait beaucoup d’erreur –à mon sens- dans les choix qu’il a fait pour sa galerie. Il cherchait  à avoir un « outil » dans les mains pour exercer la psychanalyse – « c’est comme une boule de cristal »-, mais les formations pour ces outils, il ne les a pas crues. Puis un ami éditeur lui a demandé s’il ne voulait pas écrire des textes sur l’art. « J’ai bien aimé écrire, et je me suis dit pourquoi pas journaliste. Finalement avec l’éditeur avec qui j’avais écrit le texte on a monté une expo chez des gens. On a commencé avec deux artistes qui étaient assez faciles, les amis invitaient leurs amis, on faisait un cocktail, l’artiste était là. » Au bout de trois ans il rencontre une personne dont les moyens permettent d’ouvrir une première galerie. En 1991 à cause de la guerre du golfe tout s’est arrêté et son associée prend peur. Alain, sans surprise, hésite, voit que la rue change et que son loyer est peu élevé, et continue « avec des hauts des bas, des coups de chance, des petites fées qui se sont penchées sur moi et qui m’ont aidé de temps en temps ».

Comme s’il n’était pas conscient de ce qu’il a accompli, ou trop bon pour exprimer les choses autrement qu’avec une simplicité lucide et bienveillante, Alain se demande s’il ne va pas hésiter encore à continuer. «Encore récemment des artistes sont partis de ma galerie, pour des galeries plus importantes. C’est normal. Sauf que c’est toujours au moment où ça commence à marcher que ça se passe, et c’est toujours un divorce. Tout ce qui était bien devient le fric, tout se mélange et c’est fatigant. En 2008-2010, quand les choses se passaient très bien, c’est là que j’aurais dû augmenter, prendre plus grand, je ne l’ai pas fait parce que je me suis rendu compte que j’étais plus galeriste que marchand ». Alain n’a pas continué à jouer, il ne pense pas assez à l’argent, cette histoire l’a fatigué et il se reconnaît de moins en moins dans le milieu de l’art.

« J’ai vieilli j’imagine, ou l’époque a changé beaucoup. Maintenant c’est chacun pour soi. En caricaturant un peu, si on a 25 ans qu’on est un jeune peintre qui vient de Californie et qu’on fait une peinture dégoulinante déjà vue 1000 fois c’est pas grave ; à condition d’être soutenu par le commissaire qu’il faut, la galerie qu’il faut, et les collectionneurs, on devient une star. Oubliée un an plus tard. Mais ce n’est pas grave. » Plus tard : « J’en ai parlé beaucoup à Lambert avant qu’il ferme, je le connais bien Yvon ». Alain fait ce métier de galeriste plutôt qu’autre chose parce qu’il aimait le rapport aux artistes et aux collectionneurs. Il en parle au passé parce qu’il a le sentiment que les sources d’affection se sont taries. Le faire-savoir a pris le pas sur le savoir-faire, comme on dit chez L’Oréal. Dans l’art, comme sur tous les autres marchés, et dans toutes les industries. « Quand j’ai fait une foire à Mexico l’année dernière, j’étais allé voir une galerie anglaise ouverte depuis 3 ans, et je leur ai demandé un truc sur un artiste et la réponse était assez caricaturale : il est soutenu par untel, il est défendu par machin, c’est untel qui l’achète. »

Si Alain n’est pas amer, c’est peut-être grâce à sa foi dans le doute. Celui qui construit les convictions et noue les liens forts et durables entre les êtres. Sa capacité d’émerveillement, naturelle, n’est pas innocente non plus. Il se demande s’il veut continuer, car « c’est un autre métier ». Nous avons parlé ensemble d’argent, d’Emmanuel P –« Il s’est démené comme un malade. Il était dans le 13ème, il habitait dans sa galerie, ça n’est pas arrivé tout seul et il a tout compris »-, de hassidisme aussi, de Christian L, de Joachim S, des foires qui ont changé la donne, de celles qui montrent Geluck, des rencontres que l’on y fait, de Guibert, des CEOs, de Mickey, des méthodes de travail, des Etats Unis et de machines à laver coupées en deux, de Xavier V et de la Renaissance affadie, de peste et de choléra, d’autocensure et un peu de politique aussi –«l’horreur arrive masquée avec une perruque blonde »; et « en 2002, j’ai voté Chirac sans état d’âme, j’aurais voté pour un réverbère, ou un chien »-, du corps à corps avec la matière des sculpteurs et de ma soeur, de se sentir juif comme on se sent breton, de la peinture qu’il aime « car c’est plus dur », de Man Ray, du rire et de la moquerie, de Chatou, de la disparition de la critique et d’un critique charmant des Inrocks. Et d’un peintre de trente ans à Saint Denis. Vite l’espoir rejaillit dans les phrases d’Alain, une lumière s’allume dès qu’il pense aux autres, et à tous ceux qu’il va rencontrer encore.

« J’ai toujours eu la chance de faire ce que j’avais envie de faire et c’est un luxe terrible. Il y a tellement de gens qui tous les matins vont péniblement travailler en se disant vivement le weekend, vivement les vacances, vivement je ne sais pas quoi… » Pour Alain, c’est vivement le moment ou on pourra échanger. La passion du commerce des regards affectueux, dirait peut-être Marie Josée M. De préférence avec ceux que l’on aime. Alain G a un associé en ce moment, qui est aussi son meilleur ami, orthophoniste. En fait, tout va bien.

Mathias Ohrel



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