Susanna l.

Rencontre publiée dans Magazine n°17, Septembre, Octobre, Novembre 2014 

Le chant olfactif des fleurs, dans les jardins de l’Alcazar à Séville, fait concurrence à la musique des fontaines. Il est encore trop tôt pour les autres touristes et, avec les filles, nous arpentons seuls le décor féerique des premiers pas de Bianca sur les azuléjos.

Ysé est trop petite pour apprendre à marcher, et l’aînée ne se souvient pas de cette étape des vacances, il y a deux ans seulement. Mais la joie est là, Sonia évolue avec la grâce d’une liane d’un bassin à l’autre, Bianca court dans tous les sens en riant aux éclats, on dirait qu’elles sont ivres de beauté, de fatigue et d’émerveillement.

Susanna L m’a fait l’effet d’une fleur précieuse et épineuse du jardin des modes, lorsque je l’ai aperçue pour la première fois dans le soleil de juin à Bruxelles, tout au bout de cette grande table qui rassemblait les membres du jury de La Cambre. J’ai demandé à Stefan S qui était cette boudeuse qui aime les couleurs, manifestement dégoûtée par ce qu’elle triturait de la fourchette dans son assiette ; il m’a dit simplement « la bloggeuse que je respecte ». Le lendemain, les discussions sur les travaux des étudiants m’ont révélé un esprit courageux, synthétique, sans compromis, équipé d’une langue précise. Dans la voiture qui nous menait au train, je l’avais trouvée drôle et cool. Nous étions à nouveau ensemble en Belgique la semaine suivante, invités à examiner le travail des élèves de l’Académie. Nous avons rendez-vous rue du Faubourg Saint-Martin, début juillet à Paris.

C’est un Dahlia noir sensiblement plus mûr qui ouvre le défilé de la couture chez JPG. Trop âgée pour marcher sur ces talons piégés, elle tombera plusieurs fois – quatre peut-être –, après un tragique pas dansé, répété, qui laissera le fashion pack hébété. La bande son du dernier film de Jarmush accompagne ce défilé de vamps et de morts-vivants, la fille de Pat Cleveland incarne Mortiscia et Conchita W ferme la marche en mariée démoniaque de l’Eurovision. Susanna L m’attend dans le hall et nous traversons la rue pour aller boire une bière. Les douloureuses titubations de cette icône du passé de JPG me font penser à cette mannequin vue à La Cambre, qui avait tatoué « marche » au dessus du genou gauche, et « ou crève » sur la cuisse droite.

Susanna L, aka Susie Bubble, a plusieurs centaines de milliers de followers sur Instagram. J’ai un peu honte de ne pas en être, et regrette que la blogosphère demeure un continent si exotique pour ma rencontre avec «one of the fashion blogosphere’s most original and influential voices » – dixit Business of Fashion il y a trois ans déjà. Susie a en fait un filet de voix, perché, qui s’impose par l’attention qu’il demande plus que par le volume. Et transmet des messages sérieux. Sur la couture : « ça veut dire beaucoup pour moi, si ; il s’agit de garder ces savoir-faire qui mourraient sans la couture, il s’agit de mettre du temps et de l’énergie dans un seul vêtement, le coudre à la main, la tradition. Mais je ne pense pas que ça dicte quoi que ce soit, que ça fasse avancer la mode, comme c’était le cas autrefois. Hussein Chalayan pour Vionnet ? La saison dernière, huit sections, chacune avec un sens spécifique, comme une performance artistique. La mode se manifeste en grande partie par les moyens de l’art contemporain ».

Sur les étudiants dont nous avons vu le travail ensemble, qui souvent se sont perdus dans leurs concepts et ont oublié de faire de la mode, elle dit : « oui, l’art et la mode sont deux choses très différentes, mais les jeunes designers pensent souvent qu’ils peuvent aborder la mode comme l’art, parce qu’ils n’ont pas encore à respecter les contraintes du marché. Je pense qu’ils se disent que c’est le moment de montrer des choses dans des galeries, d’animer des forums au lieu de montrer une collection à travers un défilé classique. En fait, je n’aime pas que les designers revendiquent de faire de l’art, car je pense que leur intention est de dire que ce qu’ils font est plus élevé que de la mode. Mais en fait la mode peut-être aussi élevée que tu le veux. Ça peut être aussi créatif, aussi « poignant » et tout autant provoquant que certaines propositions des meilleurs artistes ».

Susie a étudié l’art du XIXe siècle à l’université. La mode était un intérêt sans lien avec le sujet de ses études. « Il ne m’est jamais venu à l’esprit d’étudier la mode, car mon école était tellement académique, c’était un peu comme un « dirty secret » pour moi, mes amis n’avaient pas de respect pour la mode, trop superficielle pour tout le monde, surtout en Angleterre. Quand j’ai travaillé dans une agence, je me suis dit que ça ne servait à rien toutes ces études intellectuelles pour finalement devenir chef de pub… ». C’est à ce moment-là qu’elle a décidé de satisfaire sa nature curieuse en faisant du journalisme, en vérifiant les faits, en posant des questions. « Sauf qu’en mode, le journalisme ne fait pas d’investigation autant qu’il le pourrait. Car les gens aiment toucher la surface des choses, qui est tellement centrale pour la mode. Personne ne veut gratter sous cette surface ; parler des tendances et des modalités suffit la plupart du temps. Je ne passe pas beaucoup de temps à regarder, finalement, donc ça me prend du temps de faire ce travail facile pour d’autres. Je ne suis pas si efficace que ça du coup dans le commentaire sur les collections par exemple, ça n’est pas ma spécialité » Susie prend le temps de faire les choses, et propose des analyses originales, renseignées et pertinentes.

Pendant cinq ans, son blog était une occupation parallèle à ses activités dans la pub, puis comme editor pour le Dazed & Confused. Elle n’a pas décidé d’en faire une occupation à plein temps ; c’est devenu le cas quand elle a compris que sa passion pouvait devenir un business, qu’elle pouvait surmonter sa crainte de devenir free lance, car « toute ma vie j’ai été formée pour trouver un job à temps plein. Le free lance n’existe même pas en Chine, et mes parents m’ont transmis cette angoisse de l’incertitude des revenus. Mais le blog, qui était une activité personnelle, est non seulement devenu une source de revenus, mais aussi de projets fabuleux qui me font découvrir ce qu’il se passe dans le monde ».

Susie est de fait une observatrice et un acteur d’un monde qui mute. « En moins de dix ans, le paysage médiatique de la mode a totalement changé. Par exemple de photos en noir et blanc dans le WWD à des images en haute définition publiées instantanément. En très peu de temps, la façon dont on reçoit des informations, la façon dont les marques se projettent elles-mêmes, le rapport au temps dans son ensemble ; tout a été bouleversé » Elle-même a passé beaucoup de temps en bibliothèque et appartient à la génération Google. « Donc oui, je respecte ces gens anti-bloggers, anti-digital, c’est compréhensible. »

Les mêmes ressorts temporels font que les Susanna L de ce monde restent des « juniors » pour ceux qui ont le pouvoir dans la mode depuis plus de vingt ans, et entendent le garder. « C’est aussi une question générationnelle, pas qu’une affaire de média. Dans la mode, les gens donnent de l’importance à la longévité, au temps que vous avez consacré à l’industrie. C’est pourquoi des gens sont maintenus dans l’ombre. » Donc seules Suzy Menkes, Cathy Horyn et Vanessa Friedman sont respectables ? « Oui, car elles ont tout vu. Elles ont une vision lucide des choses, elles les comprennent. Je ne suis pas allée aux défilés dans les années 80 et 90, je n’ai que mes propres références. Je croyais pouvoir utiliser les images et les forums, mais ca ne remplace une « first hand expérience » des choses et de la mode. Le fait que les marques aient le nez rivé à Instagram et donnent de l’importance à tous ces gens qui disent “heeeewww”, “pretty” ou “disgusting!”, je pense que ça dit beaucoup sur la manière dont les choses sont en train de changer, dont le pouvoir glisse des prescripteurs aux consommateurs, et le fait que ces derniers peuvent devenir les prescripteurs.

Il s’est remis à pleuvoir. Des cordes. Et le défilé Vionnet démarre officiellement dans une minute. Susie grimpe sur ma moto, et je la dépose juste à temps. Nous reprendrons la conversation plus tard. Et c’est sur le Net que je trouve sa réponse à la question d’un autre, sur ce que pourrait devenir son business (circa 2011) : « I don’t think it can be larger than me – it’s as large as I am »

Le temps s’est amélioré depuis. C’est devenu l’été des cactus. Citroën a baptisé sa C4 inrayable aux pare-chocs latéraux comme la précieuse plante grasse, et envahi les routes andalouses avec son modèle protégé. Quelques relents psychédéliques de mes lectures m’ont rappelé les vertus du peyotl, Susie et Stefan avaient partagé du THC dans un ustensile sophistiqué neo-beatnik du nom de pax by bloom. Et ma femme, mes filles, Susie, le genre féminin en général, jusqu’aux chardons qui ont composé l’écosystème poétique de mon été ; tout s’est passé comme si Mother Earth avait souhaité me convaincre à nouveau de la beauté cachée des fleurs épineuses. Et du temps dont elles ont besoin pour éclore et s’épanouir.

Mathias Ohrel