Kristen

Rencontre publiée dans Magazine n°54, avril mai 2010

A peine le cirque de la mode avait quitté Paris que je devais prendre un train, en seconde. Pour aller à Bâle assister au défilé de l’école de mode locale. Quatre heures à l’aller, autant au retour. C’était plus qu’il n’en fallait pour écrire la rencontre de ce numéro. Sauf que j’ai dormi, frissonnant et bouffi.

Je n’ai pas même réussi à décider si j’allais parler de mon vieux copain Ronan, qui juste avant notre déjeuner m’avait planté pour cause de marchés agités – et sans doute pour éviter d’avoir à me raconter comment il avait tant gagné d’argent depuis le lycée -, ou si Kristen, qui l’avait remplacé sans le savoir au Fumoir, serait le sujet de ce papier. Nous déjeunons tôt, car il n’est pas question de rater le début du défilé Vuitton dans la Cour carrée, juste en face. Cette année Marc Jacobs a décidé de fermer les portes pile à l’heure annoncée, pour éviter de se faire gronder encore par Suzy Menkès. Quitte à défiler devant des premiers rangs parsemés comme l’été dernier.

C’est en Suisse que j’ai rencontré Kristen il y a quelques mois. Nous avions la tâche de juger six collections et de décider qui gagnerait 100 000 euros. « A cherry on the cake », pour reprendre les mots d’Alexander Wang , qui est parti avec le Prix du textile suisse.  Au dîner, la veille du show, Kristen et moi avions repris immédiatement une conversation  que pourtant nous n’avions jamais entamée.

Kristen parle bien français. Elle sera désolée de constater en lisant ces lignes que je trouve qu’elle ressemble à Elizabeth Montgomery, ou plus exactement à Samantha dans Ma Sorcière Bien Aimée. « I wish I was a witch », dit-elle avant de ricaner avec cette adorable nervosité de jeune fille de bonne famille hypervoltée. Car c’est en cela que nous nous ressemblons le plus : nous avons tous deux des physiques très « convenables », au sens 16e arrondissement du terme, et des vies qui tentent de contredire notre allure. Kristen est blonde, porte invariablement un petit sac à dos Vuitton et fait retentir un petit rire alternativement charmant et moqueur aux moments les plus improbables d’une conversation. Les billes bleues de ses yeux plongent dans l’échange sans retenue, son énergie se projette littéralement dans le corps de son interlocuteur, et seuls les plis quasi imperceptibles de ses paupières révèlent le rapport à la fois ingénu et distancié qu’elle entretient avec les degrés d’une discussion : le premier et le second, mais surtout tous les sous-degrés qui les séparent.

Inutile de chercher à régler la couleur, nous sommes dans les années soixante. La jolie sorcière Samantha Stephens remue le nez comme personne. Kristen, elle, n’est pas encore née. Mais son père est déjà un ponte de l’archéologie et de l’anthropologie, marié avec une femme dont le nom de famille est aussi prestigieux que le sien (« descendant directement de George Washington »), et le jeune Indiana Jones fait deux « Harvard babies » à Cambridge avant de décider d’installer sa famille dans une grande ferme du Massachusetts. Quand Kristen a 6 ans, il faut à nouveau  partir, cette fois vers Toronto. Kristen reste avec sa mère dans la ferme, effrayée par les coups de tonnerre et le hurlement des loups, protégeant les vaches en pleine nuit contre la foudre. « C’était physique et très froid, près des grands lacs. Ma mère nous réveillait très tôt et nous nous baignions le matin, ce qui m’a endurcie. Mais je voyais les rideaux à la maison et je les enlevais pour imaginer des vêtements. Je piquais les rails du train électrique de mon frère pour faire les talons de mes chaussures. » Kristen trouve très tôt des moyens excentriques pour échapper à la dure condition des enfants riches et nomades, trimballés d’une école à l’autre, chantant un jour le God Save The Queen canadien et le lendemain prêtant allégeance au drapeau américain. Mais la peur, et surtout son désir de la surmonter, a forgé son tempérament : « J’aime voyager énormément, cette peur à l’avance de ne pas savoir comment ce sera. » Quand on lui fait visiter une école de filles répugnante, « avec du vomis sur le sol », elle veut tout de suite y entrer. Réflexe très proche de mon insistance masochiste à intégrer le lycée militaire de Saint-Cyr-l’Ecole, où j’ai rencontré Ronan. Et symptomatique d’une envie de s’endurcir pour ne pas laisser une nature trop sensible prendre le dessus. Un truc à l’américaine que je peux comprendre : ma sœur me tirait les cheveux dans les longs couloirs préfectoraux en moquette pour me brûler les genoux, et faire de moi un mec un peu plus solide.

A un moment, tout s’écroule peut-être pour Kristen, mais ne laisse pas de traces apparentes. Le père est dans son monde, inaccessible. Et restera l’hôte d’étés merveilleux, organisateur de régates en dériveur avec un demi-frère au sens aiguisé de la compétition. Le Maryland est devenu le nouveau port d’attache maternel. Nouveau comme le continent, quasiment, puisque le nom de l’Etat associé à celui, danois, de Kristen, produit sur Google une avalanche d’occurrences. La ferme, cette fois-ci, a été construite après la dépression par un aïeul. « I’m an American mutt », pouffe Kristen. Qui entend bien ne pas rester dans le crottin américain et fait étape rapidement par New York avant de monter sur Paris, France. Kristen étouffe immédiatement à Manhattan. Trop de famille pour baliser le terrain. Elle n’a aucune intention de ne pas faire ce qu’il faut pour plaire aux siens, mais le souvenir de ses copains de classe qui la traitent de mytho à la suite des récits naïfs de ses week-ends enchanteurs avec les enfants du personnel de la maison a laissé des séquelles. Alors, à Paris, elle trouve très vite un amoureux angoumois, et sur un panneau de l’église américaine, une famille dans le 16ème pour être au pair.

Ensuite, stylisme à l’agence Mafia, puis stylisme aussi chez les frères Pariente – « je m’étais trompée, c’était styliste qui dessine et pas styliste photo, il a fallu apprendre vite ». Addiction immédiate au dessin de mode. Pendant sept mois, ivresse absolue de workaholic. Puis Kristen envoie son CV dans une immense boite pleine de confettis et sa carrière décolle. D’abord au Elle avec Anne Dussart – « Ms Robinson, vraiment, super sexy avec une cigarette dans la bouche, toujours, une grande amie de Brigitte Bardot ». Elle est assise en face de Carine Roitfeld pendant toute la durée du stage. Puis Elle envoie Kristen à New York, qui pleure un peu et finalement surmonte sa peur d’être récupérée par sa famille à la campagne « avec seulement des vaches à qui parler ». Elle s’excite à la perspective de soulever ses jupes pour choquer les filles du bureau et faire marrer le DA culte du magazine, un homme âgé et français qui rit beaucoup de ses dirty jokes et l’emmène toutes les semaines déjeuner dans un des meilleurs restaurants de la ville. Dans tous en fait. Jusqu’à ce qu’il quitte le Elle pour aller vivre aux Bahamas et que Kristen, l’air de rien – et j’en suis certain, sans jamais avoir à écraser quiconque sur son passage -, devienne très importante dans le groupe concurrent. Aucune célébrité n’est apparue sur une couverture de l’un des très nombreux magazines dont elle s’occupe sans qu’elle en soit responsable. Les vaches du Maryland ne seront plus jamais ses interlocutrices privilégiées.

J’avais conseillé à Kristen de voir To Die For, le chef-d’oeuvre de Gus Van Sant. Elle l’a fait, un soir, fashioned out dans sa chambre du Bristol. Et m’en veut un peu de l’idée perverse qui m’a poussé à lui recommander ce film ; mais je ne pensais qu’à la ressemblance avec Nicole Kidman, que je suis peut-être le seul à voir. « Elle est complètement fake, merci bien », dit Kristen qui, elle, est vraie pour de vrai. Tout de suite, elle sautille vers la Cour carrée. Il est 14 h 32, elle est en train de rater le défilé.

Mathias Ohrel