Mr Pearl ? Of Corset

Rencontre publiée dans Magazine n°46, Oct Nov 2008

« Sa voix est fantastique. Hypnotique. C’est comme une ombre qui parle. » Heureusement, mon Pearlcorder se charge d’enregistrer ce que dit Mr Pearl à propos de notre chère amie Diane Pernet. Car sa voix à lui aussi est stupéfiante, légèrement suffoquée – contrainte par un corset vingt-trois heures tous les jours depuis près de vingt ans –, gaie et chantante. Et elle m’a aspiré. Je ne sais pas vraiment où je suis, mais mon esprit s’est extirpé de moi. Je suis hypnotisé.

« Je vais chercher du vin de toute façon. If you don’t want some… » ; en un mouvement, Mr Pearl a disparu et dissipé un peu les volutes qui stagnaient dans la pièce. Mais du grand escalier en pierre de la maison médiévale remonte l’écho de mon hôte : « I’m destroyed by nature. All I know is poison ».

Quand Mr Pearl revient, je suis encore assis face à sa chaise vide, subjugué cette fois par la vue sur Notre Dame. « Un soir, un pompier est monté tout en haut. Sans aide, sans ascenseur, sans rien… c’était incroyable. Le soir, sur le clocher, la lumière est absinthe, elle est magique, puis devient verte, et c’est un château maléfique. Ça ne dure que cinq ou six minutes, et ça devient blanc, comme maintenant. En hiver, c’est beaucoup plus profond et sombre ». La Cathédrale de Paris est un lieu puissant, et Mr Pearl ne s’y est pas trompé. « Ici c’est Lutèce. Ce temple est comme le temple de Rome. Cette petite rue, en bas, très étroite. L’aiguille noire, là haut… » Tout, dans cette maison, voisine de celle de l’Aga Khan, incite à quitter le présent. Et c’est ici, entre le petit bras de Seine et l’immense église, que Mr Pearl travaille jour et nuit. Le temps d’une visite, il m’a mis en contact direct avec la ville et le cosmos, alors que lui-même ne vit à Paris que depuis cinq ans.

Après l’enfance passée en Afrique du Sud, dans une famille modeste et laissée à distance depuis, un bref mariage sans avenir avec une actrice locale, la découverte de Fakir Musafar et de son art du corset – pratiqué dans sa version la plus extrême chez le chaman américain, par ailleurs transpercé de nombreux crochets –, des années à Londres dans la famille fashion et ses cousinages S&M, puis New York au début des années 2000, Paris est devenue une urgence. Du jour au lendemain, appelé par un ami (« il faut reprendre cet appartement immédiatement »), Mr Pearl est venu nouer des liens serrés avec les Français. Il ne parle pas François pour autant : « Je m’en sors un peu comme un enfant. Mais c’est dommage, le français est tellement plus rococo», dit-il comme s’il était en faute, et curieux de savoir comment on le punira.

Depuis vingt ans, Mr Pearl ne s’est pas contenté d’atteindre 18, numéro magique et mensuration de rêve pour un tour de taille élégant – en inches, soit 45 cm je crois. Bien plus étroit que Kylie Minogue, Kate Moss et autres KM supposées menues. Il a beaucoup travaillé avec Thierry Mugler, corseté les femmes Christian Lacroix, aidé Jean Paul Gaultier, Chloé, Mc Queen et Antonio Berardi à affiner les silhouettes, lacé la Beckham et contraint Kylie. Son plus grand fan est John Galliano bien sûr. « Ne parlons pas de politique de mode. C’est bullshit. Parlons de beauté plutôt. Dita Von Teese est belle. Very sexy, si petite, elle est comme Blanche Neige : la peau, les veines, le bleu, le blanc, la porcelaine, les lèvres rouges, tout est beau chez elle, et elle met très peu de maquillage. »

Une obsession pour la beauté que Mr Pearl nourrit de disco toute la journée : « MFSB ! Mothers, Fathers, Brothers and Sisters, c’est mon groupe préféré. Ils ont fait 6 ou 7 albums entre 77 et 80, avant que les BPM s’affolent. Les gens qui travaillent avec moi aiment aussi, j’ai de la chance. » Car le régime qui gouverne le royaume personnel de Mr Pearl – franchement discipliné, sans bière mais au rosé –, est étrangement démocratique : Salsa Orchestra cohabite avec Tchaïkovski, Mahler avec Barry White « I can have Barry White weeks, n’écouter que lui » dit-il en levant les yeux au ciel; Merce Cunningham et Pina Bausch laissent de la place pour La Dame aux camélias et Isabelle Huppert ; « ses collants bleus, elle est presque nue, tous ces hommes qui attendent de la voir alors qu’elle ne sait pas ». Cet homme délicat ne regarde pas la télévision « sauf Arte et des documentaires, ou quand il y a eu ce film sur mon ami Leigh Bowery », mais a les DVD d’Ed Wood, La Chatte sur un Toit Brulant, Corpus Christi, Histoire d’O, La Viaccia aussi, de Mauro Bolognini (Le Mauvais Chemin en français, avec Claudia Cardinale et Belmondo). Sa vraie passion, c’est évidemment le ballet : « C’est merveilleux. Enfin, parfois ce n’est pas beau. Il faut bien choisir. Mais on voit des danseurs très beaux, car je crois que la danse produit les plus beaux corps. Pour moi. Dans la distorsion.»

Nous parlons de Jeremy Narby et du Serpent Cosmique, de la Comtesse Païva, ses trois maris et les anges sur son hôtel place Saint-Georges,  du blason de l’hôtel Lambert, du Crazy Horse et de libérer la chair, de douleur et d’Alexis de Redé, d’Ayahuasca et de corsetterie saumon, de Charlotte Rampling et d’Helmut Berger dans Visconti, de chic, et de Pasolini. Puis des Aigles Foudroyés, de Frédéric Mitterrand : « ça c’est incroyable. He’s amazing raffiné. Le Président, son oncle, non… Je veux dire : Bastille !? Dégueulasse ! Mais lui : si élégant, la voix, la musique, les questions… »

D’une voix à l’autre, c’est dans le métro que Mr Pearl a croisé pour la première fois la silhouette somnambule de veuve à coiffure géante de Diane Pernet, dont la construction quotidienne est une discipline comparable à celle qu’il s’impose. Ces deux-là étaient faits pour s’entendre, et sont allés ensemble l’année dernière dans l’Espagne baroque de Saint-Jacques de Compostelle. Plus habitués à circuler sur les genoux ou en Pataugas, les pèlerins ont du halluciner de voir arriver sous le soleil de Galice les Boudicca, Eley Kishimoto, Three As Four, Gareth Pugh et une sélection très pointue en stilettos de « jeunes designers », escortés par cet homme délicat et infiniment élégant, corseté comme les dandys des années 30, avec à son bras l’extraordinaire Diane en porcelaine sous ses vêtements noirs et sa mantille. Protégés par une ombrelle. Leur ami commun Michael James O’Brien – auteur de la célèbre image de Mr Pearl où il courbe une verge entre ses mains, laissant croire qu’il est volontiers dominant – doit avoir des images du moment surréaliste ou l’équipage gothique est allé voir la mer au Cap Finisterre.

Il faut que je rende bientôt visite à Mr Pearl. J’attendrai la tombée de la nuit pour me glisser le long de Notre Dame, à l’écart des pèlerins au cas où ils seraient 260 000 comme pour Benoit XVI, et j’aurai avec moi un exemplaire de La Mauvaise Vie de Frédéric Mitterrand, une bouteille de rosé et des bienfaits népalais.

Mathias Ohrel



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