Mr Pearl ? Of Corset

Rencontre publiée dans Magazine n°46, Oct Nov 2008

« Sa voix est fantastique. Hypnotique. C’est comme une ombre qui parle. » Heureusement, mon Pearlcorder se charge d’enregistrer ce que dit Mr Pearl à propos de notre chère amie Diane Pernet. Car sa voix à lui aussi est stupéfiante, légèrement suffoquée – contrainte par un corset vingt-trois heures tous les jours depuis près de vingt ans –, gaie et chantante. Et elle m’a aspiré. Je ne sais pas vraiment où je suis, mais mon esprit s’est extirpé de moi. Je suis hypnotisé.

« Je vais chercher du vin de toute façon. If you don’t want some… » ; en un mouvement, Mr Pearl a disparu et dissipé un peu les volutes qui stagnaient dans la pièce. Mais du grand escalier en pierre de la maison médiévale remonte l’écho de mon hôte : « I’m destroyed by nature. All I know is poison ».

Quand Mr Pearl revient, je suis encore assis face à sa chaise vide, subjugué cette fois par la vue sur Notre Dame. « Un soir, un pompier est monté tout en haut. Sans aide, sans ascenseur, sans rien… c’était incroyable. Le soir, sur le clocher, la lumière est absinthe, elle est magique, puis devient verte, et c’est un château maléfique. Ça ne dure que cinq ou six minutes, et ça devient blanc, comme maintenant. En hiver, c’est beaucoup plus profond et sombre ». La Cathédrale de Paris est un lieu puissant, et Mr Pearl ne s’y est pas trompé. « Ici c’est Lutèce. Ce temple est comme le temple de Rome. Cette petite rue, en bas, très étroite. L’aiguille noire, là haut… » Tout, dans cette maison, voisine de celle de l’Aga Khan, incite à quitter le présent. Et c’est ici, entre le petit bras de Seine et l’immense église, que Mr Pearl travaille jour et nuit. Le temps d’une visite, il m’a mis en contact direct avec la ville et le cosmos, alors que lui-même ne vit à Paris que depuis cinq ans.

Après l’enfance passée en Afrique du Sud, dans une famille modeste et laissée à distance depuis, un bref mariage sans avenir avec une actrice locale, la découverte de Fakir Musafar et de son art du corset – pratiqué dans sa version la plus extrême chez le chaman américain, par ailleurs transpercé de nombreux crochets –, des années à Londres dans la famille fashion et ses cousinages S&M, puis New York au début des années 2000, Paris est devenue une urgence. Du jour au lendemain, appelé par un ami (« il faut reprendre cet appartement immédiatement »), Mr Pearl est venu nouer des liens serrés avec les Français. Il ne parle pas François pour autant : « Je m’en sors un peu comme un enfant. Mais c’est dommage, le français est tellement plus rococo», dit-il comme s’il était en faute, et curieux de savoir comment on le punira.

Depuis vingt ans, Mr Pearl ne s’est pas contenté d’atteindre 18, numéro magique et mensuration de rêve pour un tour de taille élégant – en inches, soit 45 cm je crois. Bien plus étroit que Kylie Minogue, Kate Moss et autres KM supposées menues. Il a beaucoup travaillé avec Thierry Mugler, corseté les femmes Christian Lacroix, aidé Jean Paul Gaultier, Chloé, Mc Queen et Antonio Berardi à affiner les silhouettes, lacé la Beckham et contraint Kylie. Son plus grand fan est John Galliano bien sûr. « Ne parlons pas de politique de mode. C’est bullshit. Parlons de beauté plutôt. Dita Von Teese est belle. Very sexy, si petite, elle est comme Blanche Neige : la peau, les veines, le bleu, le blanc, la porcelaine, les lèvres rouges, tout est beau chez elle, et elle met très peu de maquillage. »

Une obsession pour la beauté que Mr Pearl nourrit de disco toute la journée : « MFSB ! Mothers, Fathers, Brothers and Sisters, c’est mon groupe préféré. Ils ont fait 6 ou 7 albums entre 77 et 80, avant que les BPM s’affolent. Les gens qui travaillent avec moi aiment aussi, j’ai de la chance. » Car le régime qui gouverne le royaume personnel de Mr Pearl – franchement discipliné, sans bière mais au rosé –, est étrangement démocratique : Salsa Orchestra cohabite avec Tchaïkovski, Mahler avec Barry White « I can have Barry White weeks, n’écouter que lui » dit-il en levant les yeux au ciel; Merce Cunningham et Pina Bausch laissent de la place pour La Dame aux camélias et Isabelle Huppert ; « ses collants bleus, elle est presque nue, tous ces hommes qui attendent de la voir alors qu’elle ne sait pas ». Cet homme délicat ne regarde pas la télévision « sauf Arte et des documentaires, ou quand il y a eu ce film sur mon ami Leigh Bowery », mais a les DVD d’Ed Wood, La Chatte sur un Toit Brulant, Corpus Christi, Histoire d’O, La Viaccia aussi, de Mauro Bolognini (Le Mauvais Chemin en français, avec Claudia Cardinale et Belmondo). Sa vraie passion, c’est évidemment le ballet : « C’est merveilleux. Enfin, parfois ce n’est pas beau. Il faut bien choisir. Mais on voit des danseurs très beaux, car je crois que la danse produit les plus beaux corps. Pour moi. Dans la distorsion.»

Nous parlons de Jeremy Narby et du Serpent Cosmique, de la Comtesse Païva, ses trois maris et les anges sur son hôtel place Saint-Georges,  du blason de l’hôtel Lambert, du Crazy Horse et de libérer la chair, de douleur et d’Alexis de Redé, d’Ayahuasca et de corsetterie saumon, de Charlotte Rampling et d’Helmut Berger dans Visconti, de chic, et de Pasolini. Puis des Aigles Foudroyés, de Frédéric Mitterrand : « ça c’est incroyable. He’s amazing raffiné. Le Président, son oncle, non… Je veux dire : Bastille !? Dégueulasse ! Mais lui : si élégant, la voix, la musique, les questions… »

D’une voix à l’autre, c’est dans le métro que Mr Pearl a croisé pour la première fois la silhouette somnambule de veuve à coiffure géante de Diane Pernet, dont la construction quotidienne est une discipline comparable à celle qu’il s’impose. Ces deux-là étaient faits pour s’entendre, et sont allés ensemble l’année dernière dans l’Espagne baroque de Saint-Jacques de Compostelle. Plus habitués à circuler sur les genoux ou en Pataugas, les pèlerins ont du halluciner de voir arriver sous le soleil de Galice les Boudicca, Eley Kishimoto, Three As Four, Gareth Pugh et une sélection très pointue en stilettos de « jeunes designers », escortés par cet homme délicat et infiniment élégant, corseté comme les dandys des années 30, avec à son bras l’extraordinaire Diane en porcelaine sous ses vêtements noirs et sa mantille. Protégés par une ombrelle. Leur ami commun Michael James O’Brien – auteur de la célèbre image de Mr Pearl où il courbe une verge entre ses mains, laissant croire qu’il est volontiers dominant – doit avoir des images du moment surréaliste ou l’équipage gothique est allé voir la mer au Cap Finisterre.

Il faut que je rende bientôt visite à Mr Pearl. J’attendrai la tombée de la nuit pour me glisser le long de Notre Dame, à l’écart des pèlerins au cas où ils seraient 260 000 comme pour Benoit XVI, et j’aurai avec moi un exemplaire de La Mauvaise Vie de Frédéric Mitterrand, une bouteille de rosé et des bienfaits népalais.

Mathias Ohrel


Prosper K

Rencontre publiée dans Magazine en janvier 2014

« He’s an old friend, a weightlifter, an underdog” susurre Diane P dans un filet de sa voix fantastique et hypnotique. Elle est comme une ombre qui parlerait, et je ne saurais dire si elle compare ensuite Prosper K à Robin Wood (dans Buffy contre les vampires) ou Robin Hood. Les deux marchent, pour décrire Prosper. Ainsi que quantité d’autres possibilités.

Le CV de Prosper est protéiforme : Ancien rédacteur de Vogue et rédacteur en chef magazine de Vogue Hommes International, il est avant tout irlandais, mais aussi scénariste et collaborateur du Times, The Guardian, The New York Times, Welt am Sonntag, Graphis, Sleaze Nation, Loaded, The Big Issue et Paradis. Il a collaboré avec Barbet Schroeder pour l’Avocat de la terreur (2007), qui a gagné un César, et travaille à son premier roman ou l’on en saura plus sur sa vie de soldat, et dans les Balkans. Pour Men Under Construction il y a quelques années je lui avais demandé sa vision de l’homme dans le futur, et nous avions publié une courte nouvelle délirante, mettant en scène un avatar de Tom F dans un Programme de Réalité Simulée de la SRP ; décors de Tchouang-Tseu (400 ans avant notre ère). Exergue du papier : « Les voisins ? Ils ont seulement appelé quand leur chien s’est mis à rapporter des morceaux du mec à la maison. Trop défoncés pour sentir la puanteur. »

Motos, sexes, larmes, sueur, haltères, drogues, franche rigolade et stars étaient déjà les ingrédients de notre première rencontre, à un diner de Noël surréaliste et sur les hauteurs de Calangute, en Inde. Il y a plus de dix ans. Ce mardi de novembre 2013 est froid, et Prosper a surmonté un gros rhume pour venir me voir, sans savoir que je l’enregistrerais. Il me donne un premier conseil : mettre le téléphone en mode avion pour ne pas être interrompus. D’abord, qui est cette Erin H, flatteuse bloggeuse qui compense sur la toile les attaques d’un groupuscule mafieux de motards en colère contre Prosper ? « C’était mon stagiaire pour ainsi dire, c’est l’un des jeunes personnes dont la carrière j’ai lancé. Bon quand je tombe sur des jeunes personnes qui ont du talent j’essaye de les aider, parce que au lieu de faire des diplômes de journalisme, quand même c’est mieux se consacrer aux diplômes sérieuses comme le droit par exemple, afin qu’on puisse se protéger de tous les escrocs et les reptiles qui essayent de nous arnaquer, mais pour le journalisme et l’écriture soit tu as le talent soit tu n’as pas le talent. On a encouragé, mais ils ont fait leur carrière tout seuls. Parce que c’est mieux que se plaindre et râler par rapport à le manque de talent dans le milieu, c’est mieux peut être de subvertir le milieu en y insérant du talent. Non ? »
Je ne sais pas pourquoi –sans doute à cause des études ibériques et sud américaines qu’il a quand même faites-, nous poursuivons un peu la conversation en espagnol. Avant de revenir au journalisme, et éventuellement à 7Post, le nouveau projet de Prosper. «Quand j’étais teenager j’ai toujours voulu être journaliste, je voulais être le prochain James Cameron, un reporter et traiter de grands sujets. Mais j’avais des problèmes avec les flics comme pas mal de teenagers, j’étais un jeune homme très très en colère et très violent et je suis parti dans l’armée, qui m’a appris à contrôler mieux la rage et la colère. Mais après je suis allé à l’université de Londres en tant que étudiant maturé, avant qu’on m’a expulsé. Mais ce qui était bien c’est que cette flirtation pour ainsi dire avec l’éducation m’a rappelé de l’éducation anglaise très chère payée par mes parents. Après je faisais videur de boîte de nuit à Londres et aussi j’étais garagiste de motos à Fulham, et j’ai croisé deux mecs qui travaillent pour des magazines de motos que je lisais et bon un jour ils m’ont dit « oui notre chef cherche quelqu’un pour vendre de la pub » et j’ai dit je connais rien à ça, et eux « bah oui tu es irlandais tu parles tu parles tu parles tu pourrais vendre de la pub toi », donc je suis allé à l’interview et j’ai été accueilli par Marc Williams qui est grande icône dans la presse britannique, j’ai baratiné Williams à mort et bon je suis sorti en me disant c’était une grosse perte de temps, et ce jour même -à cette époque on avait pas de portable- mon chef au garage de motos à Fulham m’a dit « y a une espèce de folle au téléphone qui veut te parler » et elle m’a annoncé que j’avais le boulot et est ce que je pourrais commencer le lendemain ».
Rapidement, Prosper fait le travail de trois pigistes, en plus de vendre la pub, et lance un mensuel de moto. Mais « mon implication là-bas a duré 4 numéros parce que la guerre en Yougoslavie s’est déclenchée donc j’y suis allé, en tant que stringer ». Entre ses séjours, « pour augmenter les revenus très maigres du journalisme », Prosper était « mêlé » dans des bars de motards à Londres. « On avait un club qui restait ouvert 24h sur 7 jours, c’était en bas, fermé, et en effet c’était ouvert parce qu’on donnait 600 livres (la devise, ndlr) aux flics toutes les semaines. Oui mais les flics, l’équivalent de la BAC c’est à dire le CID à Londres, revendaient en bas les drogues qu’ils avaient saisies de tous les gangsters du milieu du coin –des londoniens, pas encore les somaliens ni les yéménites ni ce tsunami des barbares de l’Europe de l’Est -. Il y avait quand même des codes, les flics réservaient notre club et fermaient les portes et on voyait les mecs du milieu de Londres de l’Ouest, et les flics nous donnaient une commission pour ça. Juste pour te donner une idée sur le milieu du journalisme à Londres dans les années 90 : c’était la drogue la drogue la drogue, même pour se faire engager pour écrire pour certaines magazines mensuels il fallait fréquenter le Colony Club à Soho et aussi le Graucho et le Chelsea Arts Club avec une poche plein de cocaïne. Bon, moi je prenais pas la cocaïne parce que j’ai une allergie c’est bien connu, mais c’était un cercle vicieux et tout tes revenus maigres gagnés par le journalisme free-lance il fallait réinvestir pour donner de la cocaïne aux rédacteurs et rédactrices qui commandaient les articles. Le magazine Loaded à cette époque… c’est très drôle, il y a une grande polémique en Angleterre en ce moment, les féministes veulent faire interdire ces magazines, elles disent qu’ils promoivent le machisme de la classe ouvrière obsolescente mais le paradoxe c’est que la presse jaune, la presse à scandale, c’est géré solidement par des mecs et parfois des filles de la bourgeoisie et de la petite aristocratie britannique. Ce pendant que les grands journaux sont écrits par des gens d’origine de la classe ouvrière. Lad culture.»
Prosper choisit ses mots avec précision, et les fait chanter avec son accent parfaitement maîtrisé. On sent qu’il a répété plusieurs fois déjà cette histoire, quand Peter L et Linda E sont arrivés dans son bar pour prendre en photo la top model avec de vrais bikers : « j’ai vu une petite blonde aux grands yeux bleus, j’ai flashé dessus, bon j’adore les femmes en général mais j’ai mes faibles, et pendant les mois qui suivaient j’ai fréquenté le squat de mon ami qui était juste à coté du stade de football de Chelsea -c’était comme ça à cette époque, Chelsea et Fulham, c’était encore des êtres humains, pas encore les banquiers ou des français, la vie était abordable tu pouvais vivre à Londres mais maintenant c’est hors de question, comme Manhattan, et ils vont faire la même chose avec Paris-, effectivement je suis allé au mariage de Marie-Sophie et Robert dans le sud de la France, pour revoir la petite blonde aux yeux bleus. C’est la coiffeuse Odile G, qui est ma femme maintenant depuis vingt ans. »
The Big Issue était fait pour les SDF de Londres. Comme une grande partie des vendeurs à Londres étaient des anciens soldats aéroportés, et que Prosper est ancien parachutiste, il travaille beaucoup pour le magazine dès la fin des années 90. « On apprenait aux personnes dans la rue comment vivre au niveau de l’hygiène et tout ça. Et un jour j’ai fait un interview de John Galliano, il venait d’arriver chez la maison Dior, et on a parlé de l’époque quand John était à la rue, car plusieurs fois il a été à la rue. Les attachées de presse étaient sous la table. »
Prosper ressemble à Harvey Keitel, en vrai et dans l’ours de 7Post. Je lui dis. «C’est intéressant, parce que je suis allé chez Agnès b récemment pour qu’on me fasse un smoking pour mon 1er mariage gay en effet, chez moi en Irlande. Le chef d’atelier m’a dit t’inquiète pas moi je suis bien habitué aux mecs comme toi j’ai habillé Harvey Keitel. C’est marrant, Harvey Keitel porte des smokings Agnès b. On a le même problème quand on porte des costumes et cravate ; on a une blague en Irlande « qu’est ce qu’on appelle un irlandais en costard ? » « -L’accusé ». J’ai toujours l’air du videur que j’étais à l’époque, les costumes ne me vont jamais bien. Il faut que mes costumes soient fait sur mesure. »
Pourquoi Prosper se lance aujourd’hui dans une autre aventure de magazine ? Certes, ce sera le premier à proposer de la réalité augmentée. « Dans notre milieu de la mode, les gens ne lisent pas, c’est pour ça qu’il y a aussi peu de texte dans 7 Post ». Je me souviens alors de cette anecdote hilarante de Prosper sur une rédactrice en chef du Vogue qui a refusé un papier de Gabriel Garcia Marquez, parce qu’elle ne le connaissait pas et pensait que ses lectrices ne le connaitraient pas plus qu’elle. J’adore les coups de gueule tranchés du Bad Lieutenant de la Fashion. Peu de gens trouvent grâce à ses yeux, et il ne mâche jamais ses mots : «le Vogue France c’est rien du tout, c’est un catalogue de la Redoute ».
Je soupçonne que pour Prosper, 7Post est surtout l’occasion de s’attirer encore des ennuis. Pour lire les codes cachés dans les images du magazine, il faut une application (qui déclenche interviews, films, musique, images animées en 3D sur le smartphone ou la tablette du lecteur). J’adore ce que je vois, et je fonce sur l’AppStore pour avoir mon application. Mais Prosper m’arrête : « On a eu des problèmes déjà avec les gens sensibles de l’Apple Store, à cause des nichons. On est obligés de refaire l’application pour conformer aux valeurs puritaines de Apple. »


L’égo cul-de-jatte

Texte publié en janvier 2006 dans le magazine Nuke, « portfolio de la génération polluée »

La première fois que je l’ai rencontré, c’était pour l’interviewer. Il m’a fait attendre près d’une heure derrière un paravent, dans un couloir sombre du 16e arrondissement, avant de m’accueillir avec une chaleur suspecte, ses yeux perçants de prédateur, sa mèche gominée et son allure générale du cadre en skateboard dans une pub Winston. J’ai compris tout de suite que je me trouvais en face d’un ego immense. Entre quelques phrases définitives et plusieurs montées d’enthousiasme exalté, trois coups de fil à la minute auxquels ils répondaient en cinq langues et des gesticulations incompréhensibles à l’adresse de son assistante-souffre-douleur, celui qui allait devenir mon boss s’est absenté plusieurs fois, me laissant le loisir de remarquer dans sa bibliothèque une rangée complète d’exemplaires de The Fountainhead, d’Ayn Rand.

C’est peut-être ce signe du passé qui m’a convaincu d’accepter son offre de le rejoindre dans la « chasse de têtes » ; je voulais en savoir plus sur cette face cachée de moi-même, sur laquelle le livre d’Ayn Rand se reflétait assez indistinctement. Je n’avais plus jamais réentendu parler de ce roman depuis San Francisco, quand à 20 ans j’y avais passé deux semestres à surfer, à étudier les consumer behaviors et à attendre, le doigt levé, un miracle sur les parkings des stades où se produisait le Grateful Dead. Au cours de cette année fabuleuse, plusieurs fois des jeunes gens aux traits coupants, aux regards durs et aux tons arrogants étaient venus vers moi sur le campus, sans hésitation. Ils m’avaient entrepris sur l’Objectivisme et le personnage d’Howard Roark, comme si j’étais forcément l’un des leurs. Intrigué, j’avais trouvé et lu l’ouvrage, un pavé de 700 pages sur la vie d’un architecte de génie (Howard Roark, donc), dont l’intransigeance et le refus total du compromis se heurtent à un critique puissant, aux conformismes et à la société en général.

Le roman, adapté en 1949 par King Vidor avec Gary Cooper dans le rôle principal et « Le Rebelle » pour titre français, est passionnant. Il laisse aussi un arrière-goût assez étrange : c’est un vibrant plaidoyer pour la liberté radicale de l’individu, une invitation par l’exemple à ne jamais céder aux mirages de gloire ni au désespoir, à ne pas douter de son génie, à croire en soi plus qu’aux autres. Ayn Rand, par la bouche de Roark, dessine les contours de sa philosophie radicale : « Aucun créateur n’a cherché à satisfaire ses contemporains… un cerveau collectif, cela n’existe pas … le créateur ne se fie qu’à son propre jugement, le parasite suit l’opinion des autres…  le créateur produit, le parasite pille… le créateur veut dompter la nature, le parasite veut dompter l’homme… ». A la réflexion, le film Aviator, beaucoup plus récemment réalisé par Martin Scorsese sur la vie d’un autre Howard (Hughes, joué par Léonardo di Caprio) est  une sorte de remake de The Fountainhead. Le message moral subliminal qu’il contient est en tout cas identique : le créateur et l’entrepreneur sont les bâtisseurs de l’Amérique et de la modernité, ils font acte de civilisation par leur acharnement, leur travail, leur indépendance, leur lucidité, leur intransigeance. Chaque homme, en tant qu’individu, doit vivre selon ses principes et ne jamais s’en écarter. L’influence des autres et de la société dans laquelle il vit ne doit pas l’écarter de ses aspirations personnelles. La liberté se gagne par l’égoïsme.

Le livre d’Ayn Rand est beaucoup plus qu’un roman. C’est un essai philosophique complexe, où chacun des personnages incarne une facette de l’homme contemporain. A travers eux, l’auteur définit les principes fondateurs de l’objectivisme, à savoir une pensée minarchiste athée (partisane d’un état minimum, qui devrait se limiter à la protection des droits basiques de la vie, de la liberté et de la propriété) d’inspiration aristotélicienne, qui se décline en une métaphysique (celle de la réalité objective), une épistémologie (le primat de la raison), une éthique (celle de l’accomplissement de l’égo et de son intérêt propre) et une doctrine économique (le capitalisme de laissez-faire). Alan Greenspan, qui a dirigé pendant 18 ans et jusqu’en janvier dernier la puissante banque centrale américaine, a fréquenté assidûment le salon littéraire d’Ayn Rand, et déclare que c’est elle qui lui a montré « que le capitalisme n’est pas seulement efficace, mais aussi moral ». Poutine, par la voix de son conseiller économique Illarionov, se félicite d’un récent sondage qui révèle qu’Atlas Shrugged (« Atlas a levé les épaules », best seller d’Ayn Rand sur l’Objectivisme) est le livre le plus influent aux Etats Unis, et bientôt en Russie selon les vœux de Poutine, après la Bible. Ayn Rand, grande prêtresse obscure du libéralisme sauvage, aurait été centenaire cette année si elle n’était pas morte en 1982, juste après l’avènement aux Etats-Unis du courant anti-«social-étatique» et l’élection de Reagan, qui lui doivent tant. Mais le culte randien avait eu le temps de se transformer en véritable secte depuis la fin des années soixante. Le Randisme n’a rien à envier à Hare Krishna, Moon, la Scientologie ou la famille Manson en matière de dévotion au guru. Femme aux yeux noirs perçants, à l’accent russe (elle était née en Russie, et s’était exilée en 1926 aux Etats Unis) et qui arborait presque toujours une broche en forme de dollar, Ayn Rand a des disciples aujourd’hui encore extrêmement actifs pour la prolongation de son message dans les sphères néo-conservatrices de l’administration Bush, et par extension parmi les puissants dans le monde.

A l’inverse de la philosophie d’Ayn Rand, dont je découvrais qu’elle avait largement traversé l’Atlantique pour influencer jusqu’à ma décision de changer de métier, se trouvaient mes convictions. Sans être un spécialiste de philosophie, j’avais cru me reconnaître dans cette phrase de Lévinas « La civilisation commence quand tu donnes la priorité à l’autre sur toi-même » ; pas dans La vertu d’egoïsme, autre livre d’Ayn Rand. Pourtant, j’étais assez fasciné de voir ces exemplaires de The Fountainhead sur les étagères de mon étrange interlocuteur pour vouloir en savoir plus. J’ai donc commencé quelques mois plus tard à travailler pour ce personnage Prométhéen. Et j’ai découvert qu’il était possible de croire en soi suffisamment pour juger quelqu’un dans les premières secondes d’un entretien, que l’on pouvait se convaincre d’avoir toujours raison sans pour autant se fermer à l’écoute de l’autre, que certaines intuitions s’imposaient avec tellement d’assurance qu’elles faisaient se tordre la réalité pour la faire entrer dans la vision du monde de celui qui les ressent. Comme certains enfants, comme les grands utopistes qui voient le monde avec leur filtre romantique et pour lesquels les rêves sont réels, mon boss ne doute pas. Même si loin de se soustraire au monde pour décider sans compromis de ses actes, il vit largement dans le regard des autres, se nourrissant de l’amour qu’il faut lui porter, dévoré par un besoin presque touchant de reconnaissance et de visibilité sociale. J’ai découvert que le doute et la maïeutique n’étaient pas pour tous les chemins de la construction de soi.

Incapable de croire au hasard de la présence de ces livres dans la bibliothèque de mon patron, j’ai tenté une autre lecture de l’histoire d’Howard Roark. Et observé autour de moi : j’entrais dans une profession qui accroissait sans complexe l’écart entre les hauts salaires et les travailleurs précaires, certes dédiée aux mariages heureux entre des talents et des entreprises, mais avec pour efffet secondaire la progression des inégalités. Je rencontre à longueur de journées des ambitions individuelles, me confronte sans cesse aux discours de la performance, de l’accomplissement personnel, de la satisfaction des désirs, de l’appétit de pouvoir et de manipulation. Pour paraphraser Montaigne, je dirais que ce métier m’apprend à me prêter à autrui, le temps d’un entretien, mais à ne me donner qu’à moi-même pour ne pas me perdre dans l’autre. Je surfe allègrement -mais pas sans douleur, tant les stigmates de mon éducation chrétienne et collectiviste, voire personnaliste, sont présents- sur le tsunami de l’individualisme hypermoderne.

On m’a appris à neutraliser mon ego, ma culture et mes réflexes se méfient du nombrilisme, alors je lutte. Mais avec moins de vigueur que je n’en ai à plonger dans l’individualisme, ce qui me donne le sentiment complexe d’être Satan : « la force du Béhémot réside dans ses reins et sa vigueur dans son nombril », peut-on lire dans le Livre de Job. Il est vrai que le satanisme moderne place le sentiment de divinité en soi-même, cultive l’égo, Satan étant l’incarnation des instincts charnels de l’homme et l’affirmation de sa volonté. Marilyn Manson lui même le dit : « le Diable n’existe pas. Etre sataniste, c’est se vénérer soi-même parce que l’on est seul responsable des choses bonnes et mauvaises qui nous arrivent ».

Le nombril, que l’on a vu apparaître depuis une dizaine d’année eu dessus de tous les jeans, est symboliquement situé au centre. Une frontière entre le haut et le bas du corps, comme un point de rencontre entre l’instinct et la raison, entre le bestial et l’humain. Il serait pour moi un point de bascule entre l’empathie et la projection de mes désirs. Une montagne qui pousserait en moi entre la plaine du Haut, et la France d’en bas. Fernando Bonassi, jeune Brésilien auteur de nouvelles frappantes sur la vie quotidienne à Sao Polo, a imaginé une race nouvelle de riches cul de jattes, débarrassés de la partie inférieure de leur corps, devenue inutile puisqu’ils ne touchent plus terre, circulant en hélicoptères d’une tour à l’autre pour éviter de ramper avec la plèbe dans les embouteillages monstres de la mégapole. Mais peut-être tout ça n’a rien à voir…

Pourtant je ne suis pas le seul à faire cette expérience de l’individualisme radical, du nombrilisme, du narcissisme et de l’égoïsme. L’égolâtrie occidentale, et américaine en particulier, paraît avoir triomphé. Et les techniques de coaching, de développement personnel et d’entraînement au bien-être se multiplient en France. Le Dojo, société spécialisée en hypnose ericksonnienne et en programmation neuro-linguistique (PNL, technique valable pour le flirt et la vente qui hante les amphis d’écoles de commerce) croît de 20%  tous les ans depuis 2001. C’est peut-être à ce rythme que se développe le besoin général de s’occuper de soi en particulier.

Comme le suggère le travail de la photographe Marina Gadonneix, aperçu au Festival d’Hyères cette année et qui montre de froids décors de plateaux télévisés envahis par les mires à bandes de couleurs, nous ne faisons plus que nous mirer dans la télé. Mais ce que nous y voyons ne reflète rien de très flatteur. Narcisse 21 n’est plus l’insouciant des années 80, et il est fatigué d’être lui. « Queer eye for a straight guy » n’a fait qu’achever de convaincre des milliers de Français hyper modernes qu’il était temps pour eux de devenir coach, conseil en image personnelle ou chirurgiens plastiques. Le remodelage de soi par la science a redonné une sorte de lustre à la croyance dans le progrès. Mais pas dans le progrès de l’humanité, celui de l’individu.

Notre individualisme, hérité des idéologies du XIX et du XXe, ignore superbement l’autre partie de notre corps, qui lui aspire à beaucoup plus de viscosité sociale. Je passe aujourd’hui mes jours et mes nuits dans un bureau du VIIIe arrondissement, collé à mon écran, et je n’ai que quelques rares occasions forcément frénétiques de me coller à l’autre. D’autres se rassemblent à l’église, dans les festivals, dans les clairières en forêt de Brocéliande, sur le dance floor le jeudi soir et le lendemain sur le site du Paris-Paris. Mais ce n’est que pour se délasser les jambes : personne ne croit plus, à l’instar d’Howard Roark, dont l’influence finalement se fait sentir partout, qu’un cerveau collectif puisse exister.

Nuke continue à l’espérer très fort.

Mathias Ohrel