Reinette et Iris

Rencontre publiée dans Magazine n°13, Septembre, Octobre, Novembre 2013 

Je croyais avoir quelques jours tranquilles à Clichy, dans le décor que j’adore de ceux d’Henry Miller. Entre une semaine fiévreuse à Bréhat, convaincu d’avoir la varicelle de Bianca, et le départ pour l’ile la plus pourrie des Cyclades, il ne me restait que quelques heures pour accompagner les filles à une première échographie, aller chercher à la Librairie de Paris Le Londres-Louxor et Le Rivage des Syrtes, boire un Ricard au Wepler, retrouver mes notes sur Iris Van Herpen –j’avais été voir son premier défilé à Londres, elle m’avait ensuite parlé de l’eau comme matériau idéal pour ses sculptures-vêtements, et nous avions évoqué Mugler-, et écrire ces quelques lignes sur une idée saugrenue : voir deux défilés opposés de la Haute Couture à Paris, à travers le regard d’une amie de 13 ans, Reinette V DB.
Dior d’abord. « C’est bien, mais pas dingue. Les coupes n’étaient pas belles, trop classiques » ; voilà pour la tentative de Raf Simons de « ramener un véritable sens des réalités à la haute couture» (source : le dossier de presse). Pour l’aider à faire le portrait de la cliente-type des quatre continents -pas de clientes océaniennes apparemment chez Dior-, le DA de la marque a fait appel à quatre jeunes pousses de la photographie : Patrick Demarchelier, Willy Vanderperre, Paolo Roversi et Terry Richardson.
C’était vite vu, nous sommes arrivés avec de l’avance au Palais de la découverte. C’est là qu’Iris V H faisait pousser les robes de son cinquième défilé, Wilderness embodied. Le mercato avait l’air de se faire ici plus qu’ailleurs : le Vogue au complet, plusieurs directeurs artistiques d’une seule Maison Parisienne, Suzy M, Jefferson H, Melle A, une grosse poignée de ces jeunes gens internationaux qui kiffent le travail trop artistique de la jeune créatrice hollandaise (29 ans seulement), l’antenne diplomatique parisienne de Renzo Rosso, une chasseuse de têtes au physique de rêve et les acheteurs les plus sérieux ; tous attendaient de voir. Quand une sorte d’indus cérébrale et atmosphérique -un peu Woodkid s’il avait été édité il y a 13 ans chez Mille Plateaux- a commencé à bien remplir l’espace, j’ai tendu mon dictaphone à Reinette : « Une mannequin qui porte une robe noire avec des ailes, et des énormes bottines, un peu de l’espace, on ne sait pas trop d’où ca vient. Chaussures immenses, elles doivent faire 25 centimètres. La deuxième a un grand kimono, les cheveux tous blancs alors qu’elle est asiatique, et les même bottes incroyables. Après, une grande robe argentée, super longue et qui monte jusqu’au menton, avec comme des fils pailletés et de grandes manches. La robe suivante est grise, argentée et foncée, avec des manches arrondies un peu comme dans Robocop. La robe suivante est toujours dans le même gris, en écailles complètement découpées dans le bustier, avec un grand collier comme un col. » Reinette s’était levée pour commenter le défilé, et je n’ai compris qu’en derushant qu’elle s’était arrêtée de parler pendant le défilé, bouche-bée. La suite sera commentée pour vous par Iris elle-même, dans le fanzine de Didier G et de la Fédération : «J’ai voulu représenter l’état sauvage en explorant la complexité de la nature, sans essayer de la comprendre. Je me suis inspirée pour cela des forces magnétiques, et particulièrement des orages qui provoquent les aurores boréales, à l’image de Jolan van der Wiel : cet artiste crée des œuvres par l’application d’un champ magnétique sur un mélange de résine et d’oxydes de fer. »
Un peu abasourdis, nous sommes allés nous asseoir en face, à la brasserie du Grand Palais où autrefois une pluie de cachets verts estampillés louis Vuitton nous avait fait décoller vers une soirée FIAC inoubliable. « Grenadine à l’eau avec des glaçons » pour Reinette, diabolo-menthe pour moi à cause d’Yves Simon, des classeurs de Lycée, des rêves et des secrets. Je fais raconter à Reinette ses premiers souvenirs, qui datent du tout début de ce siècle ; puis nous parlons de sa meilleure amie Tara partie vivre au Venezuela il y a presque 10 ans, du fond du bateau pour aller en Italie, des fringues de Maman et de celles qu’elle choisit avec Jeanne -elles ont ensemble un blog de mode, en ce moment très porté sur les ananas-, de celles qu’elle porte (un sweat Nico, des leggings noirs, un short vintage en cuir, des bijoux Ikou Tschuss, des Van’s Kenzo et pas de robe « bar » en soie imprimée et laine grise), et de celles que nous venons de voir –«c’est assez dingue comment elle arrivait à faire ses robes, avec ces oiseaux »-. Reinette n’est pas blasée, au contraire, le fluo les couleurs flash et les vêtements la passionnent. Il y a des marques qu’elle déteste (« Sandro et Maje »), un stage qui se profile chez Alexandra G pour apprendre à faire des vidéos pour la mode, déjà plein de souvenirs de défilés avec Jeanne à Barcelone (Gori de Palma notamment), puis à Paris (Felipe Oliveira Baptista – « j’ai préféré le dernier, qui était moins compliqué », et Paul & Joe, backstage forcément). Et ce soir c’est le départ pour les vacances, avec son frère et son grand père. Ils vont faire de la plongée en Egypte.
De cette après-midi d’août consacrée à vous écrire, en transit dans le Paris que j’aime, je tire trois enseignements importants : la haute couture n’est pas en forme mais elle est en train de renaître, les maladies infantiles sont redoutables pour les adultes, et faire des enfants est, comme l’écriture, un moyen fascinant de vivre plusieurs fois.

Mathias Ohrel