Interview Farid Chenoune

Rencontre publiée dans Magazine n° 31, Oct Nov 2005 

Historien de la mode, Farid Chenoune est aussi un observateur des usages et des représentations actuelles du vêtement.Rencontre au Wepler, brasserie mythique du quartier qu’il habite depuis 17 ans. Des espions sortent des toilettes, des amis lui sourient et nous fumons hors zone avec la complicité du serveur.

Dans le film qu’avait fait Disciple pour les vingt ans du festival de Hyères, vous évoquez la question de la disparition du vêtement dans la mode et en particulier dans l’image de mode, constatant le décalage entre la représentation de la mode et la consommation de vêtements.

Je ne me souviens plus du contexte et je ne sais plus comment c’est venu… mais je crois en effet que les choses sont toujours paradoxales, particulièrement dans la mode. Et derrière cette distinction entre le vêtement et l’image, il y en a une autre qui serait entre le vêtement et la mode. Et derrière encore, cette autre, assez cliché, entre le besoin et le désir. Comme s’il y avait deux axes : l’axe pratique, épuré de toute connotation, vidé de sens, qui supposerait que l’on porte des vêtements en fonction d’un certain nombre de besoins, pour évoluer dans la réalité ; une sorte d’axe naïf. Mais c’est une illusion, ça n’existe pas. Et de l’autre côté, il y aurait un autre axe, celui du désir : on ne s’habillerait pas avec des choses réelles, mais avec des représentations de soi-même et des autres, des représentations stylisées, retravaillées par des images. Les images étant dans ce contexte une sorte de substitut moderne de l’imaginaire. Alors quand on fait cette distinction entre le besoin et le désir, ça a l’air évident. Mais comme disait Spinoza, on ne désire pas une chose parce qu’elle est belle, mais on la trouve belle parce qu’on la désire. C’est le regard que l’on porte sur une chose qui en fait une réalité absorbable, consommable… et dans la mode, il y a ce processus-là : la tentation. Ce que l’on appelait autrefois “ les tentations ”, c’est ça. Il y avait des dizaines de boutiques en province qui s’appelaient “ Aux tentations de Paris ”, dont le nom décrivait bien ça. […] Cette idée moderne, ou plutôt répandue depuis une vingtaine d’années, qui voudrait que le vêtement soit remplacé par l’image est corroborée par la structure des coûts de production. C’est très intéressant de constater que, pour n’importe quoi, la matière première est devenue la matière dernière. C’est ce qui coûte le moins cher : le prix au kilo du café, tel qu’il est payé au producteur de café, est misérable dans la structure des coûts. Ce qui coûte le plus cher, c’est le packaging, la fabrication de l’image du produit, sa communication, sa promotion et sa distribution. Cette structure, que l’on trouve dans n’importe quel produit aujourd’hui, raconte la vieille histoire de la valeur ajoutée. Et la valeur ajoutée de la mode, c’est le désir. Ce modèle de structure des coûts de production est tout à fait parlant pour la mode. Ce déséquilibre, cette incroyable asymétrie, c’est la mode.

C’est le déséquilibre, ou le déplacement, entre le hard et le soft, ce que certains appellent l’aura des produits. Croyez-vous que l’on travaille aujourd’hui beaucoup plus l’intangible que le tangible, comme si le cœur du produit ne battait plus au même endroit ?

Pour avoir souvent travaillé sur l’histoire et le passé, je me pose toujours la question de savoir, devant un nouveau phénomène, s’il constitue ou non une rupture. En général, je suis sidéré de voir que ce sont des processus très longs, en place depuis longtemps. Est-ce qu’il y aurait eu une sorte d’âge d’or de la consommation du vêtement, où le vêtement ne serait que vêtement ? Je ne crois pas du tout. Je pense que ça a toujours été comme ça. La distinction entre besoin et désir est peut-être trompeuse, trop belle pour être vraie, il doit y avoir quelque chose de plus complexe. Ce qui est vrai, c’est qu’aujourd’hui dans nos sociétés, une femme ou une fille qui entre dans une boutique de mode (pas une boutique de vêtements, d’ailleurs) a déjà tout. Donc elle n’y entre pas parce qu’elle a un besoin particulier, sauf si elle part faire du trekking ou une marche en forêt, ou n’importe quelle activité spécifique qui lui demande d’avoir un vêtement spécial. C’est aussi le sens de cette très belle expression un peu désuète : “ je n’ai rien à me mettre ”. Elle dit ça alors qu’elle a plein de fringues. Mais l’usure a changé d’objet : le vêtement qui se fatigue, qui est usé, n’existe plus. C’est le regard que l’on porte sur lui, sa charge émotionnelle, sociale, mondaine… sa charge de mode, en fait, qui s’est usée. La mode, c’est de la variation, comme on dit en musique un mode mineur ou majeur. Ce qui s’use dans le vêtement, c’est sa capacité à émettre des ondes, des variations (je ne sais pas quel statut physique leur donner, si c’est de l’électricité, de l’acoustique ; j’aime bien le mot de “ climatique ”). Et quand le vêtement ne porte plus ça, ce qui est au-delà de sa qualité de vêtement, il est mort. Il a perdu sa valeur, il est condamné au cimetière ou au purgatoire. Et comme maintenant les vêtements ont des purgatoires, ils peuvent en revenir, c’est toute l’histoire de la fripe et du vintage.

Le soft est donc devenu le centre, et non plus le périphérique du produit.

Comme le désir est au centre de la définition des besoins, l’irréel est au centre de la définition du réel, comme une sorte de trou noir. Et si on continue sur cette piste-là, cela peut aider à comprendre certains phénomènes de mode. On voit bien par exemple que le vintage est un mode de distinction et de consommation qui fonctionne comme un contre-feu : le vêtement qui dure contre celui qui file, l’original contre la série, la longue durée contre la série courte. C’est du temps que l’on porte sur soi. J’adore cette histoire du temps dans la mode, c’est ce qui m’intéresse le plus, et elle a avec le vintage une pertinence particulière. Car au-delà de la lecture classique de la société divisée en classes – à laquelle je suis assez fidèle personnellement, et qui suggère que le vintage est aussi un outil stratégique de distinctions mondaines et sociales : ne pas être comme le voisin ou la voisine, tout en faisant partie du mouvement et du groupe ; la tension classique entre agrégation et distinction par la mode –, il y a cette étrange tentative de remettre du temps dans sa propre vie, de se doter d’une épaisseur temporelle. Le vintage comme reprise du temps, peut-être comme une réponse au stress du temps présent, du temps immédiat, un temps accéléré par la volatilité des mouvements de mode, de la vague, de l’écume.

 Mais ce vêtement-là, sur lequel on a déposé du temps, ne peut pas apparaître dans les magazines. Donc le décalage entre la mode représentée dans les magazines et le vêtement que l’on porte vient peut-être de là ?

Mais la mode s’est approprié ça, largement. Tous les vêtements vieillis, ça existe depuis facilement 25 ans, le jean délavé etc… c’est un processus de consommation qui est remonté dans le processus de production. Il a été assimilé dès les années soixante dix, parce qu’à la fin des années soixante, il y a eu déjà un rejet du vêtement neuf, du vêtement de série, au profit d’un vêtement incarné, en tout cas rêvé comme tel, que les marques ont intégré dans leurs récits. D’ailleurs, on peut se demander si, autant que les images, ce ne sont pas les marques qui ont pris la place des vêtements. Comme si on assistait à une sorte de privatisation des vêtements, comme il y a une privatisation générale des choses : des plantes avec les OGM, des graines, des semences, qui deviennent des marques déposées. Toute une série d’objets qui faisaient partie du bien public sont en train de devenir des marques, et ce rôle déterminant de l’image dans la perception du vêtement est sans doute lié à ça, parce que le curseur s’est déplacé au profit de l’image.

Vous parliez des “ filles ”, mais aujourd’hui tout le monde se demande comment parler aux hommes. De Fantastic Man à GQ Style, en passant par le Vogue Men US, les magazines de mode masculins se bousculent dans les kiosques. Croyez-vous que cette consommation de mode existe vraiment, ou que c’est une fabrication par les marques ?

Je ne sais pas. Je voudrais rééditer un livre que j’ai écrit sur la mode masculine il y a 15 ans, je vais donc me replonger dans ces questions. Je pourrais peut-être répondre après. On peut faire toutes sortes d’hypothèses : le courant homo est passé par là, et a restructuré le désir de mode masculin hétéro, l’image que l’on a de soi, etc. Les gays ont réinvesti l’imaginaire hétéro et l’ont restructuré pour en faire un objet à nouveau désirable. Les homos old-fashion des années 50 ou 60, façon Aznavour ( vous vous souvenez de la chanson :“ J’habite seul avec maman/Dans un très vieil appartement rue Sarasate ”) investissaient la féminité. Aujourd’hui, ils ont aussi investi la virilité et lui ont redonné les ailes du désir. Plein de jeunes hétéros s’habillent aujourd’hui selon des modèles et des canons qui ont été restylisés par les gays. Un autre phénomène important, que je crois générationnel, est lié au statut des trentenaires, qui cumulent les incertitudes (sur le boulot, qu’est-ce que je fais dans le monde d’aujourd’hui, etc.), ont une visibilité très courte sur leur trajectoire et vivent souvent dans une relative précarité, en tout cas dans le sentiment de la précarité. Dans ce contexte, la mode est à la fois un laboratoire et une clinique ; elle sert aussi à déplacer les problèmes, à les résoudre temporairement, à soigner des blessures. […] On constate souvent que la mode la plus intéressante est produite par des gens, des groupes ou des classes en mal d’identité, qui ont besoin de s’affirmer sur la place publique parce qu’ils n’ont pas d’arrières. L’histoire de la mode féminine par exemple est foncièrement liée au statut des femmes : au XIXe, l’homme est chef de famille, les femmes n’ont pas de statut politique ni économique (elles sont au mieux travailleuses, mais pas chefs d’entreprise), et la mode (avec la mondanité et la littérature) est pour elles un formidable champ d’affirmation. Ensuite, les Noirs sont aussi devenus d’extraordinaires pourvoyeurs de mode, faute de statut social. Vue sous cet angle, la mode apparaît comme un art public, une performance, et elle l’est de plus en plus. Il faut affirmer son existence en la stylisant dans l’instant, et c’est de plus en plus vrai dans la mesure où les positions, les situations, sont instables ou précaires.

Quel rôle joue l’uniforme dans cette affirmation ?

Cet été, j’ai travaillé sur le smoking Saint Laurent pour le catalogue d’une exposition qui vient de s’ouvrir à Paris. En tournant autour de cette vieille idée que le vêtement masculin, traditionnellement, ne bouge pas beaucoup parce que c’est le vêtement du pouvoir. Plus il y a du pouvoir, plus on s’approche de l’uniforme, et plus le vêtement est stable. Toutes les grandes institutions ont un uniforme, et c’est un vêtement qui n’est quasiment pas affecté par la mode, parce que ceux qui en sont les détenteurs n’ont pas de conquête à faire. Ces hommes n’avaient pas à séduire, ils pouvaient se contenter d’être séduits. Le vêtement était, pour les hommes, porteur de position et de stabilité sociale, alors que pour les femmes, il est porteur de mobilité, elles ont toujours une conquête à faire, ça n’est jamais acquis. Face aux “ positions ” des hommes, les femmes ont, adoptent, des “ postures ” et ces postures de mode relèvent de sortes de performances. Les femmes sont des performeuses, la mode est un art de la performance, et les hommes sont en train d’entrer dans ce rapport à la mode (longtemps après les dandys, bien entendu, mais c’est tout un autre sujet). Cette notion de performance est très importante. Le mot appartient d’ailleurs à quantité de vocabulaires : sportif ou athlétique, artistique, économique, financier…

Vous parliez de classes sociales. Est-ce que les pauvres, via la culture hip-hop et la surenchère de bijoux et de doré, ne sont pas devenus les maîtres du style ? Leur performance vestimentaire n’affiche-t-elle pas leur soif de conquêtes ?

C’est un peu ça. Et ça a toujours été comme ça, ou plutôt depuis un bon siècle. C’est toute l’histoire très importante de la vulgarité et du mauvais goût, des marges dans l’histoire de la mode. Je rêve par exemple de faire un livre qui mettrait la prostitution et son histoire au centre de l’histoire de la mode. Les femmes fans de mode à la fin du XIXe, ce sont les demi-mondaines, les putes de luxe. Dans un second empire très mélange-de-classes, des milliardaires américains et argentins débarquent sur la scène parisienne, et ce n’est plus la cour qui fait la loi. Toute une génération de femmes arrive alors sur la scène publique, cherchant à conquérir des positions, et passe pour ce faire par la beauté et la mode. Ce sont elles qui faisaient la mode, beaucoup plus que les vieilles duchesses de Saint-Germain. L’aristocratie éventuellement suivait, mais ce sont les actrices et les demi-mondaines qui faisaient les couvertures des magazines. D’ailleurs, tous les métiers de la mode étaient, ne serait-ce que de manière fantasmatique, liés à la prostitution à la fin du XIXème. Des petites ouvrières de la mode à Chanel, toutes étaient susceptibles de manger aux deux râteliers. La mode est un art vulgaire, n’oublions pas que le mot “ chic ” portait au départ une sorte de vulgarité en lui. […] Ce que vous dites des bagouses du hip hop me fait penser à ça : ils reprennent des codes désuets de l’affichage, comme les Russes actuellement. Et vers quoi vont-ils ? Comme toujours les nouveaux arrivants dans la mode, ils vont vers ce qui leur donne le plus de visibilité, le plus flashy, du Versace et du Dior ou des marques italiennes. Parce que c’est aussi très méditerranéen, ce qui est lié au Forum, à la rambla, à la place publique, à tout ce truc de démonstration, de parade.

Puisque vous parlez de Dior, est-ce que vous êtes comme moi frappé par la raréfaction de Galliano dans la presse, et son remplacement par Hedi Slimane, qui est omniprésent ? Alors qu’à part Mick Jagger, quasiment personne n’a les hanches assez étroites pour porter du Hedi Slimane…

Cette omniprésence est sans doute liée au lancement du parfum homme de Dior. Ce qui est intéressant dans cette histoire, c’est bien sûr l’affirmation d’un univers mode pour les hommes, mais aussi l’extension possible de cet univers aux femmes. Si les hommes, hormis les éphèbes et les longs adolescents, n’ont pas, c’est vrai, les hanches assez étroites pour porter du Hedi Slimane, les femmes, elles, les ont et elles achètent du Dior homme. Les femmes s’annexent Hedi Slimane. Rien ne dit qu’il ne va pas à son tour s’annexer un jour les femmes chez Dior.

Comment les jeunes créateurs parviennent à exister dans ce contexte ?

L’une des caractéristiques de cette époque, c’est la capacité des grands groupes à aspirer les tendances. La notion de jeune créateur a pris un terrible coup dans l’aile. C’est ce que je racontais dans le film pour les vingt ans du festival de Hyères. Le festival est né avec cette idée-là, et je me demandais si cette idée ne devait pas être formulée autrement. Regardez l’Andam, l’Association nationale pour le développement des arts de la mode, : c’est une association créée à l’époque de Jack Lang et rattachée au ministère de la culture. Chaque année, elle donne du fric à 4 ou 5 jeunes créateurs, qui doivent avoir je crois déjà 2 ou 3 collections derrière eux, une structure embryonnaire, etc. 150 dossiers sont envoyés chaque année. Ce qui est révélateur, c’est de voir que, parmi tous ces candidats, des jeunes stylistes qui ont déjà eu une bourse de l’Andam il y a quelques années se représentent avec toujours ce statut de “ jeunes créateurs ”, dans le même état de fragilité. Je suis curieux de voir comment le festival d’Hyères, qui a porté cet élan autour de la jeune création, va négocier cette évolution. Car, quand le festival est né, il y avait plus de place pour les jeunes créateurs, un appel d’air. Avec la restructuration du milieu de la mode depuis les années 90, avec l’OPA des grands groupes sur la création et la stylisation des phénomènes de mode, la donne a complètement changé et la survie des jeunes stylistes ne tient plus aujourd’hui qu’au marché japonais.

De manière générale, vous parlez comme quelqu’un qui aime la mode.

Oui, j’ai toujours aimé ça. Je crois qu’il faut aimer quelque chose pour pouvoir en parler, même de manière critique. J’ai une espèce de tendresse dont je n’arrive pas me débarrasser pour cette incroyable faiblesse qu’est la mode. Et aussi parce que c’est toujours un objet opaque : on n’arrive jamais à réduire un événement de mode à la somme des facteurs qui l’ont provoqué. C’est comme un poème de Baudelaire : vous pouvez tourner autour dix fois, l’expliquer à la lumière de l’histoire littéraire, de la vie de l’auteur, de sa psychologie, de son statut de poète au XIXème siècle, le lire à travers la psychanalyse, l’histoire esthétique, l’histoire sociale, l’histoire du sensible, tout ce que vous voudrez, en bout de course et malgré tous ces éclairages nouveaux, vous vous retrouvez face au poème qui est là, toujours aussi mystérieux, et même plus qu’avant. Finalement, une bonne explication, je trouve, ne crève pas le mystère d’une chose, elle le manipule sans le réduire, elle le rend plus insondable et magique encore. La mode me fait le même effet.

Propos recueillis par Mathias Ohrel


Yusuke

Rencontre publiée dans Magazine n°51, Oct Nov 2009 

…/… Il retrouvera plus tard son chien Febo dans le silence d’un laboratoire clandestin, où l’on a coupé les cordes vocales des bêtes avant de les torturer. Il y a aussi Julius Winsome, le personnage pacifique de Gérard Donovan, dont les balles crépitent dans la forêt enneigée du Maine après la mort de son chien Hobbes ; les Nouveaux Prédateurs, groupuscule terroriste qui, dans l’imagination de Jean-Christophe Ruffin, veut tuer les pauvres pour sauver la planète ; Johny Walken, silhouette de bouteille dans Kafka sur le rivage et ami de Murakami dans la vraie vie, qui a dressé ses chiens pour ramener des chats vivants et manger leur cœur encore battant…

Mes lectures d’été giclent sur les parois de mon esprit lorsque je rencontre Yusuke à la rentrée. La douceur de sa voix, la gentillesse de son sourire et l’humilité de ses phrases, n’enlèvent rien à sa détermination : après avoir passé près de vingt ans à dessiner de la mode pour ses semblables, il a décidé de reprendre le chemin de l’école, de se former au toilettage pour chiens et de partir vivre à Vancouver.

Yusuke est arrivé à Paris à la fin des années 80, quand « la mode c’était vraiment créatif. C’était l’époque de Jean Paul Gaultier, Thierry Mugler, Montana, Yohji Yamamoto; on construisait des concepts. Aujourd’hui, c’est pas concept mais marketing, et je voulais créer d’autres concepts, pour amener quelque chose de fin, d’heureux pour les gens« . La dernière fois qu’il est rentré au Japon, « alors qu’en Europe aujourd’hui c’est le baby-boom, je n’ai rencontré que des gens qui veulent éviter d’avoir des enfants, parce que c’est trop cher mais surtout parce qu’ils ont peur pour leur futur. Donc ils sont attirés par les animaux domestiques. Un chien vit au maximum jusqu’à 18 ans, ils peuvent assurer sa vie jusqu’à la fin de ses jours. Ces femmes célibataires qui voient leur chien comme leur enfant, qui les nourrissent, les promènent et les coiffent, sont devenues une mode« .

Donc Yusuke, finalement, ne quitte pas la mode, il va seulement créer pour une clientèle nouvelle. « Au Japon, quand j’étais petit, il y avait à côté de chez moi, cette dame qui faisait des vêtements pour son chien. Je trouvais ça tellement mignon les chapeaux, les petits kimonos, ces robes, ces manteaux, les pulls tricotés … Mais surtout que le concept de sa vie, ce soit de créer quelque chose pour quelqu’un. Elle était très très vieille et elle donnait tout son temps pour fabriquer des vêtements pour son chien. Moi qui n’ai pas joué avec des poupées, j’avais trouvé quelque chose de mignon à faire« .

Mais Yusuke, dessiner pour quelqu’un et pour un animal, ce n’est pas pareil, si ? « Pour des animaux, c’est un peu extravagant, mais c’est pour se faire plaisir, comme des parents qui dépensent leur argent pour leurs enfants. Maintenant, ils le font pour les chiens. Je vais commencer à coiffer, à magnifier, à colorer aussi, ça commence : éclaircir le poil, surtout colorer en marron et en noir, pour les chiens qui deviennent blancs en vieillissant. Donc je vais apprendre tout ça, les extensions, aussi, ça peut être hyper intéressant« .

Enfant, Yusuke avait un mini colley. « Mes parents me l’ont acheté, ma mère a lu tous les bouquins pour que le chien soit parfait, et elle m’a donné une mission : le brosser, faire sa toilette et le promener trois fois par jour. En fait, ce qui me plaisait c’est que le chien soit toujours content. Et puis …[Yusuke se met à bégayer, je comprends que c’est l’émotion, je ne comprends pas ce qu’il essaie de me dire]… par accident, oui, c’était quand j’avais 17 ans, qu’on l’a… ». Le premier grand chagrin de Yusuke date de cet accident, il y a vingt-cinq ans.

Il avait décidé de ne plus avoir de chien, mais arrivé à Paris, alors qu’il se promenait sur les quais, il a vu un petit chien dans un aquarium ; « Même pas en cage, il était tellement petit. Un ratier. Le monsieur m’a dit qu’il avait un problème, son ventre était gonflé. Il a baissé le prix (parce que j’étais étudiant) à 400 francs. Au milieu de la nuit, il ne s’était toujours pas nourri, alors j’ai appelé un vétérinaire à deux heures du matin. Le docteur a fait ce qu’il fallait, et pendant trois mois je lui ait fait une piqûre tous les matins. Il a vécu dix-huit ans, et ce chien qui devait mourir le premier jour a eu le temps de faire des voyages, en Espagne l’été avec moi, à Vienne pour Noël…j’avais fait un vêtement pour ce voyage, pour le protéger de la neige« .

Yusuke pense tout simplement qu’il a suffisamment travaillé pour les hommes. « Le reste de mon énergie, je veux le donner à des animaux, à des chiens. C’est pour ça que je veux aller vivre à Vancouver, avec les chiens que j’aime, les bois, la nature« . Dans cette nouvelle vie, la routine ne changera pas forcément : « Le matin, les chiens et les chats viennent me réveiller vers huit heures. Je fais du riz, on prend le petit déjeuner, puis on sort, et après on fait chacun nos choses« . Yusuke n’a jamais vécu avec un autre homme. « Avant c’était à cause du travail, maintenant ce sont les chiens », dit-il dans un sourire. « Les chiens, tu as 100% de retour de ton amour, sans condition, sans trahison. Ils sont plus tôt adultes que les bébés, ils écoutent, ils adorent mes massages. C’est par eux que je connais les gens du quartier, les enfants qui viennent les caresser. Ils ramènent des visages, des gens nouveaux, des vieilles dames. Ils font sortir la gentillesse des gens naturellement. Les gens qui n’aiment pas les chiens sont des gens que je ne pourrais jamais aimer« .

Yusuke, fatigué des villes, s’éloigne encore. Mais sa passion pour les chiens le rapproche de son Japon natal. « La vie des chiens à une époque était plus importante que celle des humains. Un shogun [le cinquième, Tsunayoshi Tokuwaga, qui a régné à la fin du XVIIe siècle, ndlr] avait décidé que les chiens étaient plus importants que les hommes. Les gens qui faisaient du mal aux chiens avaient la tête coupée. Il y a aussi l’histoire que les gens  adorent du chien très obéissant, qui tous les soirs allait chercher son maître gare de Shibuya à 18h. La guerre commence, le maître part à la guerre et ne revient jamais, mais le chien continue tous les soirs à aller chercher son maître. Il y a une statue du chien sur la gare de Shibuya« .

Après Vancouver, Yusuke ira à Los Angeles. Et pourquoi pas créera une école de surf pour les chiens californiens. « Je veux amener les chiens au même niveau que les humains. Créer une école pour les chiens sportifs, par discipline ». C’est promis, on ira voir. « Avec les animaux, on tient ses promesses. On ne dit pas « désolée … la prochaine fois » « , me rappelle Yusuke.

Tel maître, tel chien, parait-il. Les miens ont toujours été très gentils et un peu dingues. Ceux de Yusuke reçoivent beaucoup d’amour. Mais le minuscule échantillon de maîtres-à-chiens que j’ai interrogés m’a rassuré : la tendance écologiste à l’inculpation du genre humain, les mouvements de libération animale, la deep ecology – qui est dans le collimateur du FBI depuis une dizaine d’années -, la préférence des urbains pour les animaux domestiques et le développement des salons de beauté pour chiens et chats ne conduisent pas forcément au malthusianisme des écoterroristes radicaux. La belle théorie de Gaïa, développée par Lovelock il y a tout juste trente ans, dans le sillage des enfants hippies de Mother Earth, n’a pas produit une génération antihumaniste. Juste un peu plus narcissique. « Mon chien« , écrivait Malaparte, « représente la partie la meilleure de moi, la plus humble, la plus pure, la plus secrète. Je n’ai jamais aimé autant une femme, un frère, un ami que Febo. C’était un chien comme moi … C’était un être noble, la créature la plus noble que j’avais rencontrée dans ma vie« .

Mathias Ohrel