Karilincoln

Rencontre publiée dans Magazine n° 36, Oct-Nov 2006 

Nous sommes tous des Américains. Ou presque. Mr Lauren (Ralph) a gagné 16,14 millions de dollars cette année (salaire + bonus). Mais l’avenue de Clichy, en bas de chez moi, n’est pas Madison avenue.
Ici, les boutiques d’habilleurs de luxe s’appellent Sim.H, Sapiens, Rebecca Story, Jabi et Karilincoln. « Karine c’est la fille là qui repasse. Lincoln comme Abraham Lincoln. C’est lui. C’est mon frère. Et moi c’est Charlie. Charlie de l’avenue de Clichy. »

Le samedi, chez Karilincoln, ça ne désemplit pas. Sur fond de radio Nostalgie (« j’irai au bout de mes rê-ê-ves »), Ibrahim juge les tailles avec précision et son frère Charlie enfile dans des housses Fabio y Livi deux costumes et une chemise. Au mur, un grand portrait façon Harcourt en noir et blanc d’Ibrahim, signé Harat. Et la photo d’une douzaine de beaux blacks entourant une mariée, tous habillés du même costume crème, des mêmes mocassins en faux croco blanc (30 euros), des mêmes chemises Enzo di Milano.

A entendre Charlie, Walid et les autres, l’avenue de Clichy, avant, c’était les Champs-Elysées : « Nous on est tunisiens. Avant, mon père il avait le restaurant à côté du Maryland, et puis la boutique de dentelle et Tout pour femmes, à côté du Quick. Ça fait 30 ans qu’il est là, mon père, sur l’avenue. Avant ici c’était des juifs tunisiens qui avaient les magasins, des Français même certains, des boutiques tout du long de l’avenue et les gens riches venaient là faire la frime, de La Fourche à la Place de Clichy. Ils dépensaient beaucoup. Maintenant c’est fini, c’est que des Arabes qui ont des business ici et les riches, ils viennent plus. Y a plus que les putes, des vieilles putes arabes et chinoises, qui travaillent sur le trottoir. »

Dans le petit passage qui donne dans l’avenue, une petite enseigne Safi Couture, et une petite boutique où travaillent cinq hommes, en regardant le foot. C’est l’atelier de Sané, que je connais depuis que j’ai retrouvé le portable de son fils.

Sané n’est pas de l’avis de Walid : « Dans le quartier, il n’y a que trois magasins qui ont fermé, il n’y a pas eu de grand changement. Moi je trouve que c’est plus animé à cause des salles de cinéma. Quand les gens sortent du cinéma le soir ils me voient et ils disent « ah vous faites des retouches, on va vous en amener à faire », ça me fait des nouvelles clientèles. Le bouche à oreille me fait travailler. Bon, avec l’euro, les gens dépensent moins. Mais les soldes, ça me fait travailler beaucoup. Je peux pas me considérer comme un gros patron, je suis plus comme un artisan : un bon chiffre d’affaire ça peut aller des fois jusqu’à 12 000 francs par mois. Mais moi, c’est rare que je travaille, c’est très très rare. Le matin je viens, s’il y a du tissu à acheter, ou de la doublure, je pars acheter ça, je reviens, je dépose, après je vais aller voir mon comptable, ou bien quand je reviens j’ai des courses à faire pour mes enfants. Parce que l’année dernière j’ai eu très mal au dos, le docteur m’a dit presque d’arrêter le travail, ou bien de diminuer vraiment beaucoup. »

« J’ai quitté Dakar pour venir ici en 82, pour me perfectionner dans la tapisserie-décoration, ce que je faisais déjà au Sénégal et en Mauritanie. Je suis venu dans le but de m’équiper pour ensuite rentrer, mais une fois ici, on a créé une famille, finalement tout a changé. Je ne pouvais pas travailler dans la tapisserie au début parce que je n’avais pas les papiers, et je me suis orienté vers la confection. Je connaissais déjà la machine. Puis je me suis créé une clientèle personnelle. Au début j’étais Gare de l’Est, avec un étranger comme moi, je ne sais pas si c’était un Turc ou un Yougoslave. J’ai travaillé là-bas pendant un an, puis je me suis acheté ma première machine, c’était une Pfaff, et je me suis installé à Château Rouge : des retouches, des longueurs de pantalon, diminuer des manches de vestes, faire la couture africaine. J’ai aussi fait beaucoup de façon, à partir de photos. Et les magasins, quand ils vendent un jean par exemple, ils me l’envoient pour que je diminue la longueur. Donc je facture des magasins, mais quelques fois les clients viennent directement des boutiques et je négocie avec eux. En 88 j’ai déménagé mon atelier, toujours à Barbès mais dans un endroit où on loue sa place et on travaille pour soi ; la propriétaire avait son registre de commerce, c’était officiel, mais elle même n’était pas couturière, elle était obligée de sous traiter. »

« Après 11 ans à Barbès, j’ai décidé d’ouvrir mon affaire et un propriétaire m’a parlé de ce coin pas trop animé. Le propriétaire c’était un policier, il m’avait dit c’est un coin tranquille mais si tu restes longtemps tu vas te faire de la clientèle parce que je ne vois pas des ateliers partout comme à Barbès. Effectivement, quand je suis venu ici au début, c’était très difficile, mais étant donné que c’était lui qui m’avait conseillé de venir ici j’ai pu m’arranger avec lui chaque fois quand je ne pouvais pas payer le loyer. Quitter Barbès pour venir ici c’était loin, j’ai perdu beaucoup de clients, et je me suis créé une nouvelle clientèle dans le quartier. Et en 95 j’ai fait connaissance avec une dame qui m’a mis en rapport avec la maison Camaïeu ; c’est surtout ça qui m’a lancé. j’ai travaillé pour eux pendant 4 ou 5 ans, en retouche seulement. Mais un jour je suis parti en voyage en Afrique, et j’ai laissé les gens que j’avais dans mon atelier s’en occuper ; et il s’est trouvé que certaines choses ont été lustrées, à cause d’un fer trop chaud, et ça ne leur a pas plu. Donc j’ai perdu le marché, et ça m’a beaucoup ralenti parce que j’avais laissé la clientèle que j’avais pour m’occuper uniquement de la retouche de Camaïeu. Ça a été très difficile de se relever, et ça m’a donné une bonne leçon, de ne pas être dépendant d’un seul client. J’ai galéré pendant longtemps avant de reprendre une activité normale ; mais c’est du passé, j’ai oublié tout ça. Maintenant c’est pas trop le boom, mais j’arrive à m’en sortir. J’ai encore des machines qui ne sont pas occupées. Mes préférences ? La couture pour l’Africaine. Parce que là je peux lui dire 40 ou 45 euros, ça dépend. Alors que sur le bas de pantalon, c’est 5 euros. Si j’arrive à faire 10 pantalons dans la journée, ça me fait quoi… je ne sais pas… 50, c’est ça. Mais c’est juste de quoi vivre. »

« Finalement j’ai fait étape par étape : dans un premier temps j’avais voulu avoir une formation de tapissier-décorateur et acheter des machines. Et je me suis marié ici, j’ai eu un enfant, un deuxième enfant, ils sont à l’école, mais même si je veux rentrer au pays je suis obligé de les laisser ici, ce serait malhonnête de ma part. Mais quand est-ce qu’ils vont finir les études ? Ça a changé tout, ça a bousculé les données de mes idées que je suis venu avec. Si c’était à refaire ? Je ne pense pas je pourrais refaire la même chose. Je pense des fois peut-être à mettre tout ça dans une cantine et partir, pour peut-être gagner bien ma vie là-bas, sans que je travaille car je peux avoir des tailleurs sur place. Parce qu’ici, avec mes machines, c’est presque comme si je travaille pour l’Etat. Le black ? Ça va être difficile, dans la mesure ou mon comptable c’est un expert, il est commissaire à la cour des comptes. Ça me coûte cher mais là je suis tranquille, je pars et je viens tranquillement. »

Mathias Ohrel

 


Simon L

Rencontre publiée dans Magazine, Vol 2 numéro 12, Juin Juillet Août 2013

« Mitrand ». Cette façon de dire le nom de notre ancien Président – c’est aussi celui de mon ex-femme – me paraît dissonante dans la bouche de l’écrivain qui, par aimable curiosité, a accepté de déjeuner avec moi.

Beaucoup d’autres noms de famille ont émaillé notre conversation mondaine. Mais cette syllabe transformée en fantôme, provocatrice à mes oreilles, rappelait en creux que ceux de L’Elysée Matignon, du Palace et des Bains Douches n’avaient jamais revendiqué d’être progressistes. Ils ont tous encore une passion pour ce Francis D par exemple, qui dit des horreurs avec sa belle voix un peu lente. Simon dit « j’aime beaucoup, lui, il est très sympathique ». Puis « Ça, il est assez primesautier ! Il est spontané. C’est ce qui me plaisait dans cette bande. Alain S n’est resté qu’assez proche de ce qu’il était quand il avait 18 ans. Je l’ai rencontré au Diable des Lombards en 78-79, la première fois ; ensuite aux Bains douches, il venait de se faire déchirer sa carte parce qu’il avait traité le patron de petit antiquaire pédé, il était en bas des marches et disait « je vais les déchirer au cutter ». Alain, il était vraiment dans la bande. Ils sont tous un peu comme ça. Moi j’ai beaucoup d’affection, on a été proches. Après il a dit qu’il avait écrit mon premier livre parce qu’il était furieux qu’il ait marché. Mais bon je ne lui en veux pas. Il est comme il est. S’il prend le pouvoir, j’ai intérêt à immigrer rapidement parce que moi et quelques amis on sera les premiers sur la liste. »

Le branché de base, héroïnomane et spécialiste des vêtements aux puces, était de droite dans les années Giscard. Petit fils de branché – « ma grand-mère était à Montparnasse dans les années 30, elle a connu à peu près tout ce qui tournait à la Rotonde, les Breton etc. » –, fils de branché – « mes parents étaient à Saint-Germain dans les années 50, mon père était surréaliste (et comptable, ndla), ils ont connu Adamov et ces gens là » –, Simon L s’est retrouvé aux Halles en 78 avec la bande éponyme, comme par un mouvement tectonique des plaques parisiennes. Son amitié à lui, avec Jean-Jacques Schuhl, est « une des choses les plus jolies, enfin agréables, qui soit. J’ai lu Ingrid Caven quand c’est sorti, et je me suis dit donc c’est possible, avec mon bagage de traîne savate de la nuit, d’écrire quelque chose et de faire de la littérature. » Simon fait donc de la littérature, excellente je crois, et seuls « les crétins » pensent que si l’un de ses héros est un ancien du GUD, c’est aussi son cas.
L’écrivain, souvent croisé au petit matin en bordure de dancefloor finissant, mais avec lequel nous n’avions jamais échangé finalement, a eu la patience de m’attendre au bar du Fumoir avant de s’assoir et de raconter. Il a les traits de John Malkovitch (ou de José Garcia, ce qui l’amuse plus), des chemises de treillis ouvertes sur un torse puissant, quelques poils blancs dans la barbe, et son nom est, à plusieurs points, lié à certains de mes penchants. Cousu même. Si bien que je me crois autorisé à paraphraser ses 113 études de littérature romantique, dont j’ai continué la lecture après notre déjeuner. J’y ai découvert page 310 qu’il avait plus de quarante ans lorsqu’il est allé pour la première fois seul chez un dealer, et deux années de plus quand il a écrit les premières pages de son premier roman, après qu’une fausse piste l’a occupé de 1989 à 2002. Il vient d’écrire cet « antiportrait d’un homme-enfant qui a sali son duvet sans jamais oser l’ôter » à la campagne, où il vit désormais.

Simon n’en est pas moins urbain. Nous avons parlé, sans éviter les sujets qui l’ont fâché avec certains, de tout et du rien : de neuf mois de travail sans sortir et des gens nouveaux qui entrent dans la vie après la sortie d’un livre, de la « suite overdose » qu’il occupait dans un hôtel pourri rue de Beaune –« c’était l’auberge espagnole, j’ai du recevoir 300 personnes là dedans »-, d’une drogue et de l’alcool en général – « j’avais un rythme qui me permettait de me reposer pendant 4 ou 5 jours. J’écris aussi en redescente. C’est vachement bien pour tout ce qui est un peu tire larmes. Après il faut corriger parce que c’est trop sentimental. Un feuillet par jour, doucement » –, de la dame de compagnie de Joey S, de cette expression irrésistible qu’il utilise (« amoureux à se jeter par terre »), de cette « créature hallucinante, métis d’indienne, de chinoise et de thaïlandaise, un mètre quatre vingt ou presque » qui a frappé un jour à sa porte, d’une autre forme de métissage social, le mulet (dont la mère est aristo et le père roturier, comme Frederic B ou moi, ce qui crée, j’ai constaté, une passion pour les noms de famille), du fait que chez ces gens là Simon L a observé que « la mère, souvent, est épouvantable ; elle pense qu’elle est de meilleur sang que le père, donc que le fils, parce qu’elle n’est pas mélangée. Cette distance qui s’instaure crée un désir, un manque. Mais j’ai vu le cas contraire, un de la bande : le père était chauffeur de taxi jamaïcain à Londres et la mère était aristo. Il était noir aristo et ne lisait que Pouchkine.» Nous avons trop peu parlé de Teresa M, qui lui a donné de l’argent pour des livres qui ne se vendaient pas – « j’ai vendu 2 750 exemplaires de Nada Exist » (mais aussi 40 000 pour Jayne Mansfield, ndla) –, de son usage de la géométrie en référence à l’esprit de finesse de Pascal (alors que je croyais reconnaître un lecteur de John Kennedy Tool), d’appartements où les filles se prennent les cheveux dans le lustre en dansant sur les tables, et de vanité littéraire (« lire Gérard de Nerval à Nikki Beach un après midi de juillet »  in 113 études de littérature romantique).

Et puis il y a cette histoire de détention au dépôt, sous la conciergerie de Paris. La même chose m’était arrivée, exactement un an avant Frédéric B et lui. « C’était en Janvier 2008, le 30 – je le sais car c’est l’anniversaire d’une vieille amie –. Frédéric avait visiblement été extrêmement troublé par cette histoire, moi je vais pas dire que c’était normal, mais ce n’était pas la première fois que ça m’arrivait et on n’était pas dans des conditions trop épouvantables. Je ne sais pas dans lesquelles vous étiez vous, mais Frédéric a eu la cellule VIP, il a quand même eu une douche. Moi j’avais la cellule pour les terroristes, qui était relativement bien designée, assez propre. On s’est jamais retrouvés enfermés avec d’autres gens, on a toujours été traités spécialement, à cause de Frédéric ! Moi ils pensaient que j’étais le dealer du Baron, donc ils ont fait une descente chez moi – j’habitais à Pigalle à l’époque avec un chien qui s’appelait Rex, et genre six personnes –. Ils n’ont rien trouvé. Il y a eu un bon avocat, qui nous a sorti tout de suite, Frédéric a assuré ça. Donc lui a fait un livre là-dessus. Moi, à ma connaissance, je n’en ai jamais parlé, et je n’ai jamais tenu de propos contre la police, je suis au contraire très respectueux de l’ordre et plutôt contre la légalisation, donc je ne suis pas le personnage d’anarchiste hystérique qu’il a mis dans son livre. Mais on a sorti nos deux livres à la même rentrée de Septembre, et on en a profité, de concert d’ailleurs. J’ai eu le Prix de Flore avec Justine (l’hyper Justine, mon livre préféré de Simon, ndla), donc forcément ça a fait rire parce que Frédéric est le patron du Prix de Flore, mais c’est un livre qui était amusant, enfin pour moi il est assez anecdotique, dans mes quatre livres ce n’est pas celui que je mettrais au pinacle, mais bon c’est rigolo mais assez pervers, et la perversité ça me fatigue donc voilà, ça m’agace encore un peu».
Simon, lecteur frénétique et mémoire d’autiste, documente ses romans avec précision : « j’ai été tous les soirs dehors, de début septembre à fin décembre 79, et j’ai mémorisé un nombre de choses considérables ». Et fait sans aucun doute partie des écrivains contemporains qui plaisent le plus aux critiques, alors que lui-même ne lit pas les auteurs vivants, ou très peu. Pour son troisième roman, il a eu le prix Femina – « ça a été meilleur que le reste» –, et pour le premier il y a eu un effet Ardisson – « parce que j’étais bourré et défoncé, je me suis retrouvé au bêtisier sur France 2 ». Donc « du coup j’ai écrit l’hyper Justine comme ça au forceps dans cette maison de campagne, le passage qui m’intéressait c’était la vieille sur son siège qui perd la boule, ça m’intéressait, j’y voyais un côté Joyce qui me plaisait beaucoup, après bon euh, pour conserver une intrigue j’ai fait un livre, donc c’est un livre on va dire disparate, avec des choses qui me plaisent beaucoup et d’autres qui me plaisent moins. Je ne l’ai pas relu d’ailleurs, c’est un des rares que je n’ai pas relu depuis qu’il est sorti ».
Une belle femme est arrivée à l’heure convenue. Quand nous nous sommes quittés, Simon m’a rassuré concernant l’enregistrement : « je peux redire exactement la même chose s’il le faut, dans le même ordre. Je suis en boucle. Il suffit de déjeuner à nouveau ensemble ».

Mathias Ohrel