Christophe H

Entre les deux tours cette année, les jeunes créateurs de mode, les jeunes photographes, les jeunes acheteuses d’art et quelques vieux de la fashion ont convergé vers la villa Noailles. Pour la 27e fois, Jean Pierre B rassemblait a Hyères sa famille de plus en plus élargie pendant le dernier week end d’avril, et selon ses principes d’une authentique éthique athée et éthylique, appliqués à cette fête éparpillée dans l’archipel venté, « les gens » se sont débrouillés pour faire des rencontres. Angelo et moi avons profité d’une éclaircie glacée de fin de journée pour fondre sur Christophe H, contradicteur occasionnel de Yohji Y sur les questions de mode, de cinéma et d’obscénité.

Ses yeux agités continuaient de virevolter pour séduire à tout va, pendant que nous captions sa voix. Nous avons parlé de cinéma et de vérité – « il faut de l’artifice pour arriver au réel »–, de la Nouvelle Vague bien sûr et du cinéma de papa très scénarisé, de littérature, de la langue que les cinéastes imposent dans leurs films –« un film de Godard se reconnaît au son »–, du réel qui échappe au réalisme de convention, de son rapport au cliché, du fait que si le metteur en scène à couché avec l’acteur la veille il ne va pas se passer la même chose sur le plateau : « ce qui est le plus réel, ce n’est pas ce qui vient du scénario ou du dialogue, c’est le regard porté sur une personne ce fameux jour de tournage, selon ce qui s’est passé la veille. »

Très vite il est entré dans le vif du sujet : le rapport au modèle –« de la pâte à modeler », et la possibilité de le regarder. L’obscénité de ce rapport, son éventuelle perversité. « C’est toujours une violence de demander à quelqu’un de le regarder. Evidemment, ça parait clair sur les scènes sexuelles, si on demande aux gens de mimer les actes amoureux ou les scènes de tristesse ; demander à quelqu’un de pleurer et de filmer, on voit bien tout de suite ou est l’obscénité. Mais c’est la même perversité de demander à quelqu’un de s’asseoir sur un canapé et de lire le journal, car on ne sait pas ce qui s’est passé cinq minutes plus tôt, juste avant qu’il le fasse. »

Christophe H parle des autres metteurs en scène et c’est sur lui qu’il nous révèle des choses qu’il n’a aucune intention de cacher. « Il y a des metteurs en scène qui jouent sur le côté pervers, c’est-à-dire qui, le matin, vont être exprès hyper désagréables avec les acteurs, pour qu’il soit perturbé, déstabilisé, et l’après-midi du coup il doit jouer une scène, il est un peu perdu, et on va voir ce qu’on cherchait. Moi, j’avoue que ce n’est pas tellement mon cas, je peux adorer certains cinéastes qui font ça comme Pialat, mais je ne sais pas diriger les acteurs comme ça. Moi j’ai besoin… », petit blanc de fausse pudeur, puis cette phrase coquette presque susurrée : « oh c’est atroce, je ne devrais pas dire ça ». Avant de reprendre : « moi j’ai besoin d’avoir en face de moi des gens d’une docilité incroyable, voilà. Je préfère. Je n’ai pas besoin de sadiser, mais j’ai besoin d’avoir des gens qui s’offrent, ce qui est compliqué et prend du temps. Je veux qu’ils me montrent ce que je ne leur ai pas demandé de montrer. Alors on peut penser que c’est pervers, parce que j’utilise la douceur, la gentillesse, ”je suis là, tu peux me faire confiance” et tout ça, mais en même temps, ce que je veux filmer de toi est ce qui t’échappe. »

Christophe H revendique d’être lucide. En particulier sur ce qui se joue dans son rapport aux acteurs lorsqu’il les filme. Il aime travailler « avec des acteurs intelligents ». C’est-à-dire Louis Garrel, Chiara Mastroianni, Ludivine Sagnier, Isabelle Huppert, « qui ont beaucoup réfléchi, qui en souffrent beaucoup, mais qui savent le gérer. Après, ça peut m’arriver de travailler avec de plus jeunes acteurs, qui ne comprennent justement  pas le fait qu’une fois qu’on a obtenu ce qu’on veut d’eux, on ne veut pas prendre le petit dej avec eux. En gros, la nuit était très bien, mais j’avais promis la nuit, rien d’autre. C’est de la morale sexuelle à 2 francs, mais on n’a pas forcément toujours envie de prendre un petit déjeuner, et ça ne veut pas dire qu’on est un gros salopard.  C’est juste qu’on fait du cinéma, c’est pas de la vie. »
« C’est compliqué pour un comédien d’admettre qu’il a envie  d’être vu. Et beaucoup de comédiens ne veulent pas être vus. Regardez quelqu’un comme Isabelle Huppert, qui est quand même une des plus grandes actrices françaises, elle a fait toute sa carrière sur cette idée : vous voulez me regarder, d’accord, je viens, mais vous n’aurez rien le droit de voir. Elle a un masque et  semble dire ”ça vous amuse d’essayer de me regarder sans que je ne vous montre rien ?” Elle fait sa carrière là-dessus, et c’est incroyable le mystère, la force, la violence que ça lui donne. Evidemment, plein de metteurs en scène continuent, et on sait très bien qu’on ne va rien voir en allant filmer quelqu’un comme Isabelle Huppert, on va juste voir une forme d’effacement, en somme, elle dit « ok, je suis là, mais je ne suis pas là. »
« Un vrai truc qui m’a manqué ici, j’avoue, en venant à Hyères, c’est que je n’ai pas vu de sexe. J’avais ce fantasme de penser que la mode assumait plus cette obscénité-là, et je me suis dit c’est quand même des jeunes stylistes qui travaillent avec des jeunes mannequins, ils ont tous des hormones. Du coup, j’ai été surpris que l’habit ne joue jamais sur cette faille-là, cette fêlure là, ce désir sexuel, cette obscénité-là et que, euh… on avait plutôt à faire à des gens… un peu amish. Alors je ne sais pas si ça vient de la sélection de cette année, mais je suis déçu… Ce n’est pas uniquement l’idée de voir de la peau ; même la manière de défiler, le choix des musiques et tout ça, à un moment on se dit : je ne sais pas, je serais vous, je serais à Hyères, j’aurais 20 ans, je serais ici libre avec toutes ces jolies filles et ces jolis garçons  pendant 5 jours, c’est quand même l’occasion aussi de s’amuser ! »

«  C’est là où ils ne sont pas très Nouvelle Vague : s’ils ont une sexualité, ça ne se voit pas dans leur travail. C’est-à-dire que je n’arrive pas à voir dans leur travail ce qu’est leur vie de tous les jours, je suis incapable de dire untel a telle vie, untel a telle vie. Alors qu’au cinéma quand même, je trouve que les cinéastes… On se déshabille quand même beaucoup plus dans nos films. »

« C’est la première fois de ma vie que j’assiste à un défilé, et donc je croyais qu’il y avait un truc de voyeur, quand même. Qu’on allait tous voir un peu un truc, pas se rincer l’œil, je ne dis pas ça, mais qu’on venait tous voir de la jeunesse habillée et déshabillée par exemple. Enfin et j’ai été surpris qu’ils soient autant habillés par exemple, qu’à aucun moment ils ne jouent de la séduction. Alors qu’en fait, c’est un truc que je retrouve beaucoup plus quand je feuillette des magazines de mode, où j’ai l’impression qu’li s’est passé quelque chose, en tout cas de l’ordre de ce désir-là entre le photographe et le mannequin. »

« Je voyais les photos de Roversi à la villa Noailles, il se passe un truc, alors que pour l’avoir côtoyé ces jours-ci, c’est un homme incroyablement sain, pas du tout pervers, justement. Et à un moment voilà, quand même il peut être dans un rapport de geste artistique… holà, là j’ai dit ”geste artistique”…  C’est quand même un truc sexuel qui se joue, de désir, vous croyez qu’on peut vouloir faire des vêtements sans jouer sur la séduction ? »

« Je dirai qu’ils ne respectent pas beaucoup les mannequins. J’ai l’impression qu’ils ne les regardent pas en fait, qu’ils ne regardent plus que le vêtement mais pas la personne. D’ailleurs ils sont tous assez uniformes, le côté sylphide de toutes ces filles, les mecs pareil, je me disais tiens c’est bizarre pourquoi on essaye d’uniformiser tous les mannequins et de ne pas jouer sur leur personnalité ? Je pense que de grands couturiers l’ont fait, j’ai le souvenir de Yves Saint Laurent avec certains mannequins ou Jean Paul Gaultier.  Mais je peux comprendre, c’est peut-être un truc de jeunesse, il faut attendre plus tard pour commencer à s’intéresser vraiment aux mannequins ; je trouve que c’est un truc passionnant, ce principe des modèles dans la mode. J’étais surpris qu’ils soient tous aussi… relégués. »

Avant la nuit, nous avons cherché en vain à retrouver cette phrase du générique d’un film de Godard : « Le cinéma, disait André Bazin, substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs. Le Mépris est l’histoire de ce monde. »

Mathias Ohrel, dans Magazine, juin 2012