Benjamin W

publié dans Magazine il y a un an exactement

A l’approche d’un certain âge, la contemplation des échelles temporelles me donne des vertiges. Nico est mon ami depuis 25 ans. Il fêtait cet été 40 ans de surf sur les plaisirs et les sensations d’une existence enthousiaste. Nous étions 28 le 24 juillet, sans compter les chevaux, les araignées et les biches, à quitter ensemble le temps pour s’émouvoir avec lui. Deux jours dans les bois de Frapotel, puisque c’est le nom curieux du site qui accueille la villa construite par Jean Dubuisson* pour André, le grand-père de Nico et de Benjamin. Car Benjamin, le grand frère exilé entouré des mystères qui dorent les légendes, existe.

« C’est un endroit incroyablement ressourçant. Un produit typique de la pensée moderniste : utilisation ultra rationnalisée de l’espace, un coté modulaire, toutes les fenêtres sont des portes, toutes les portes font la même taille, plein d’idées comme ça. Un environnement de vie qui s’efface presque, qui conditionne ta pensée et ton rapport à l’espace, en même temps qu’il laisse la place pour exister dématérialisé. Je ne sais pas comment dire… », prétend Benjamin, qui sait au contraire très bien comment dire, avec un accent américain parfois, les charmes de cette rencontre entre une architecture quasiment californienne et les paysages boisés de l’Oise. Son grand-père a fait construire pour chacun de ses enfants une maison dans la forêt qui entoure sa villa ; c’est dans les branches que sont les racines de Benjamin, dans cet appartement idéal dont le toit est une continuation de la clairière, dont les fenêtres créent des cadres pour la nature, dont l’aura réconcilie raison et sentiments. La famille a du goût, la maison est habitée harmonieusement de meubles en bois chauds, de plats précolombiens, d’un orgue et de tapisseries anciennes qui paraissent modernes dans l’épure générale des lignes de fuite.

Lui ne dit pas qu’il a fui quoi que ce soit, mais que c’est par accident – « ils ont toujours des effets bénéfiques » –, qu’il quitte en 1984 sa « petite vie bourgeoise très confortable pour aller tenter des aventures de l’autre côté de l’Atlantique ». Stagiaire dans la galerie de Daniel Templon à Paris, un samedi soir, il livre directement à son hôtel des photos à une collectionneuse. Sa mobylette de fonction est renversée par une voiture. Le choc déclenche une fixation, « presque un réflexe physique, pour se protéger contre la perte de connaissance », sur les photos éparpillées au milieu de la rue de Rivoli. Il convainc les pompiers de mettre les images sur son ventre après l’avoir allongé sur la civière, et surtout son médecin de père de les livrer au Ritz sans attendre le diagnostic. La destinataire des photos vivait entre New York, Zurich, Londres et Paris ; elle deviendra l’employeur puis l’amie de Benjamin, et sera tellement impressionnée par « quelque chose qui n’avait rien à voir avec du professionnalisme », mais son obsession et sa détermination, qu’elle lui permettra de mener une existence aussi internationale que la sienne.

Armé de lettres de recommandation, le « petit Français à dégrossir un peu » part une semaine à New York, et y reste 25 ans. 6 mois dans une galerie, payé 5 dollars par jour et sans papiers. Avant de plonger dans le tourbillon des années 80, s’occupant des appartements de ceux qui voyageaient autant qu’il en avait le dessein : « J’avais un jeu de 10 clefs, les gens me téléphonaient pour m’inviter à vivre chez eux, arroser les plantes, nourrir le chat… New York était dans une espèce d’euphorie assez naïve finalement, un peu American Psycho mais avec une effervescence créative, un display d‘argent beaucoup plus fort qu’en Europe bien sûr, mais pas aussi bling ni business que maintenant » Via la dame du Ritz, Benjamin gère la collection d’un Grec. Et voit double : à travers les yeux du « bureau » il découvre le monde des Sotheby’s et autres Christie’s, et pose son propre regard curieux sur la scène émergente de l’East Village.

« Lacan est mort. Il faut tuer le père », répond sa mère psychiatre à Benjamin quand il l’appelle quelques années plus tard pour lui demander un exemplaire du Séminaire. Pour l’étudier en compagnie des autres étudiants du Whitney Program, « un think tank monté par un lacanien trotskyste, une espèce d’intellectuel comme on n’en fabrique plus, pris dans ses théories et peu intéressé par leur vérification ». Mais peut-être aussi pour jeter un œil rationnel sur la bible maternelle, téléchargée en héritage : « j’avais l’impression de ne pas avoir besoin qu’on m’explique ça, de connaitre ces choses instinctivement, d’entretenir sciemment mes tabous, identifiés empiriquement ». Le soir en sortant de cours, Benjamin monte dans une grosse limousine, se change sur le FDR Drive entre SoHo et la 72e rue, et se métamorphose. Il analyse downtown, pourquoi le monde de l’art est noyauté par des salauds de capitalistes bourgeois, et festoie uptown avec l’ennemi. Loin de sa famille.

Le début des années 90 est marqué par une récession énorme. Le krach du marché de l’art annule une génération complète d’artistes, Julian Schnabel n’est plus un pape et devient cinéaste. Benjamin, après avoir fait des expositions de posters dans les rues ou sur les vaporettos à Venise, s’assoit, réfléchit et crée Äda’Web : « arriver comme pionnier de l’Internet. Faire partie de ce mouvement d’explorateurs, cartographier cet espace. Profiter du regard des artistes et de leur compréhension du monde pour comprendre les enjeux de ce nouveau territoire. Comment ça allait changer notre rapport à la formation, à l’image, au temps, à l’espace, à la culture… j’avais étudié le rapport des artistes-vidéastes avec la télévision, et je voulais que cette fois les artistes participent dès ses débuts à la définition de ce media, qu’ils y prennent une place, voire position. Dans cette période sans argent, il n’y avait pas d’enjeu financier et économique, on pouvait faire ce qu’on voulait. L’enjeu n’était plus qu’intellectuel.»

Äda’web invente le principe du banner adverstising, avec les truisms de Jenny Holzer en 1995, ou les blogs en proposant à une conservatrice du Moma de raconter chaque jour son voyage en Chine en ligne avec textes, images et vidéos. Il explore, s’affranchit et fascine à cette époque le pionnier du web que je voulais être, ouvrier de la noosphère en construction. Mais quand AOL rachète le site trois ans plus tard, c’est en fait le talent des équipes qui intéresse la multinationale, et le site disparait. « C’est ok de se planter », dit Benjamin, presque devenu américain.

Un jour, il est à Londres pour une année de travail à l’ICA [Institute of Contemporary Arts, ndlr] sur les nouveaux medias, et dîne avec David Ross, qui dirige alors le Moma de San Francisco. L’homme reçoit un appel de son media curator pour annoncer sa démission. Effet bénéfique de l’accident : Benjamin part occuper le poste sur la côte ouest. Il n’abandonne pas pour autant les projets européens, participe à la Villette Numérique en 2004, et crée la H Box, avec Pierre-Alexis Dumas pour Hermès : une boîte dessinée par Didier Faustino et une « visionneuse » – posée d’abord à Beaubourg puis au Musée de Leon, au MUDAM, à la Tate Modern et l’avenir dira où encore –, où sont montrées les œuvres vidéo commandées chaque année à 4 artistes. Un moyen encore d’animer les laboratoires de l’innovation et de l’invention, dans cet esprit d’exploration qui agite la vie de Benjamin.

Depuis un an, Benjamin a eu envie de reprendre pied en Europe, et de quitter New York, « trop chère, trop compétitive, trop compliquée quand on n’a plus besoin ou envie de vivre au centre du monde ». Trois mois d’enseignement à Venise ouvrent de nombreuses perspectives, et Benjamin se pose à Gijon, en Espagne (« Quand tu es Asturien, tu dis Chichon. Comme dans « Tu veux un peu de chichon », exactement »), et découvre une culture autarcique qui sent fort le cidre. Il est déjà très excité par l’exposition des pièces de la collection Thyssen-Bornemisza qu’il prépare pour octobre, le chapter Pecha Kucha qu’il monte dans la ville enclavée, les paysages magnifiques et les eucalyptus qui lui rappellent la Californie du Nord et les deux vols pour Paris, qui vont lui permettre de souvent sortir du temps, à Frapotel.

Sur la bande originale du WE gravée dans mon iPhone, un oiseau chante. Son air me parait nostalgique, comme s’il me rappelait que j’avais vieillit plus vite que Benjamin pendant ces 25 ans sans le connaitre. Peut-être par accident. Ou à cause des vers obsédants de l’« Ode à un Rossignol » de John Keats : « Ici bas, où les hommes ne s’assemblent que pour s’entendre gémir, où la paralysie fait trembler sur le front un reste de cheveux gris, où la jeunesse devient blême, spectre d’elle-même, et meurt ».