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« In caso di emergenza, tirare il cordoncino »

L’avis était curieusement traduit -par « en cas d’emergence, tirer le cordonnet » -, dans cette mini-douche d’une pension suisse de Taormina.

La mer était bonne, mais l’atmosphère franchement automnale pour la Toussaint, et cette douche chaude était bienvenue. J’y ai réalisé que tout était curieux, depuis quelques heures qu’avaient commencé ces quatre jours de colonie de vacances en amoureux.

Nous avions laissé la toute petite Bianca (quatre mois seulement, une enfant, vraiment), pour la première fois en Bretagne chez sa grand mère. Et filé sans faire de sac vers l’aéroport, à moto. Les autres étaient déjà sur place : Joel en prof de yoga hilare, savourant la surprise des invités, Fab avec sa casquette noire sans aucune inscription, Marie et son mari en discrets représentants de la Mafia, H au bar en attendant des nouvelles de l’avion, devisant gaiment avec mon ex-femme. Celle-là même qui dans cette page s’appelait Petit Poney. Son nouveau mec (tout est relatif, ils sont ensemble depuis longtemps maintenant) et H se marraient déjà bien, au sujet de ces magazines qu’ils ont chacun.

Maria L passait par le T3 de CDG pour compléter ce casting insolite, dont nous ne savions rien à l’avance.

Quarante invitations lancées, quinze réponses positives, six couples engouffrés avec le Sirocco et sous la pluie dans les ruelles du mythe classique et ambigu. Arpentant les huit cent mètres qui séparent la Porte de Messine de celle de Catagne. Explorant les encadrements du paysage vertigineux entre les deux bouches, à chaque extrémité du ventre de la petite ville. Le Corso Umberto comme un intestin tentaculaire, regorgeant de champignons fantastiques, de pasta, de boeuf tranché en lamelles biaisées, de poissons grillés, de vins blancs et rouges, de champagnes, de limoncello et d’amareto, de vodka, de whiskey, de danses et de joies. Même de pizzas.

La grosse boule de feu tombait précisément dans le puits du volcan quand nous sommes remontés de la plage. Pour la dernière fois du séjour. Le premier jour. Nous étions déjà ivres et salés, plus rien ne comptait, et tant pis pour toute cette pluie à venir. Après avoir regardé le lancement d’une fusée en “brut live” sur euronews, j’ai appris que le mot le plus recherché par les européens cette semaine sur google était “gaddafi”. C’est au San Domenico que nous avons recommencé à sautiller. Chafik et Sandra ont surgi comme des fleurs pour le diner, alors que nous avions déjà fréquenté insouciants plus d’étoiles dans les Palace de Taormina que Monte Carlo n’en revendique. Isola Bella et sa sublime maison de pierre avaient commencé à nourrir nos fantasmes. H nous a fait rentrer au morgana et les gens de l’entrée ont trouvé qu’il y avait été un peu fort sur le déguisement, nous n’étions que l’avant veille d’Halloween. Marlon Dean, lui aussi apparu sans que je comprenne comment –inutile de se demander pourquoi, il était évident dans le rôle du très jeune rebelle magnifique- racontait qu’il avait été élevé à Tahiti. Sans doute par pudeur, il n’a pas souhaité échanger en Maori mais a pris nos destins en main. Ensemble nous avons parlé de moto cross et de boxe thaï, du dépôt sous la conciergerie et des planteurs de Fleury-Merogis. Discrètement il nous servait des verres et s’assurait que nous allions dans le bon sens. Nos rires sonores ont retenti sous les porches baroques. Aux portes du village suspendu, nous avons évité de trop nous pencher avant de plonger dans la piscine curaçao : l’Etna d’un coté, le terrain de foot, le cimetière scintillant, la montagne et la mer de l’autre. Partout des jardins ravissants. Taormina est une ile dans le ciel.

Le plus vieux copain de Joel dans ce groupe était H. H s’appelle Robert. Comme c’est l’usage dans l’armée, personne ne l’appelle jamais autrement que par son nom. Entre deux éclats de rire, il nous a raconté ses “trois jours” : “Je vais à Caen, chez les Ch’ti. Ou à Laon. Enfin dans une ville où quand les gens te parlent, tu ne comprends pas ce qu’ils disent. Visite chez le psychiatre. Je lui dis monsieur j’aime beaucoup l’armée, et j’adoooore les militaires. Vive les forces de l’ordre ! C’est où la chambrée ? je me retrouve dans une cellule, je m’allonge après moultes discussions avec mes collegionaires, et j’entends toutes les portes se fermer à clef. Un zozo de sergent fermait. Je me suis levé, et j’ai tambouriné sur les portes toute la nuit”. Tout fils de militaire qu’il était, il a été relâché à l’issue de ces trois jours. Il n’avait sans doute rien à voir physiquement avec le personnage aux pommettes hautes, au corps gigantesque ou maigre selon les excès, aux cheveux synthétiques et aux authentiques fulgurances romantiques dont il est coupable depuis. Mais déjà rien ni personne ne pouvait l’enfermer.

Car le citoyen H a son propre gouvernement. Créature à la solde des marques de luxe qu’il vénère et maltraite avec leur consentement, il vit dans les images qu’il crée pour sa propre consommation. Et porte son regard gris sur le monde avec la circonspection et l’humour qui conviennent aux icônes. Son monde a peut-être l’épaisseur d’une feuille, dont le recto séduisant a un verso que l’on devine douloureux. Mais sa voix cuivrée raconte les histoires avec gaité. Contradictoire avec les paysages lunaires de pierres noires de l’Etna, qui servaient de décor à notre exploration curieuse de l’ambivalence des sentiments.

Comme en bande, nous sommes entrés vivants et avec délice dans une image animée de Taormina, composée par Joel pour sa carte postale personnelle et en relief de cinquantenaire. Marlon Dean rendait hommage aux silhouettes gracieuses du baron von Gloeden. Les modèles de l’aristo souffreteux et jouisseur du XIXe, auxquels on doit le lancement de Taormina sur la scène glamour internationale, étaient des paysans, des bergers, des pêcheurs, des artisans, des danseurs de tarentelle et des muletiers ; figés sur la toile, puis sur le papier photo, ils procurent un sentiment de liberté sans contrainte. Les beautés de Taormina sont devenus symboles d’une attitude magique des siciliens. Nous avions dans notre groupe les caractères capables de nous faire découvrir ce village sans âge, de nous faire vivre tous ensemble dans ce que Barthes appelait “un monde irréel et réel, réaliste et faux, un onirisme inverti, plus fou que le plus fou des rêves” (à propos des images de Gloeden).

Avant de partir, nous avons carrément communiqué avec le cosmos sur les flancs noirs et sidérants du volcan. Le spectre d’une chaude et pénétrante lumière traversait les vitres du mini-bus. Et un avion nous a ramené à Paris.

A aucun moment nous n’avions eu envie de tirer le cordonnet.

Ce matin à L’Armor-Baden, l’eau m’a parue très froide. L’automne breton est parfaitement homothétique avec la toussaint sicilienne : il fallait vite se sécher sur la plage de Taormina, à l’abri de la pluie, en sortant de l’eau. Ici on peut en novembre prendre son temps après avoir nagé, l’eau est réglée beaucoup plus bas que la température extérieure.

Je suis tout de même venu m’adosser au poêle à masse de lave -une autre pierre que celle de l’Etna, beaucoup plus claire, très efficace- pour écrire ces lignes avec la sublime Bianca dans les bras. Et c’est grâce à elle, à Sonia, peut-être à la chaleur mystérieuse de la pierre aussi, que j’ai retrouvé le nom de cette lumière spectrale de Taormina : l’amour.

“La plus universelle, la plus formidable, et la plus mystérieuse des énergies cosmiques » disait l’inventeur de la Noosphère, Pierre Teilhard de Chardin. C’est ici comme là bas une même force qui nous chauffe vraiment, toujours insoumise et curieuse, immense, ubiquiste et étrange.