Sylvie G.

Rencontre publiée dans Magazine en Mai 2008.

Sylvie G.

– Tu as même été styliste…

– Jamais !

Sylvie est bien sûre d’elle. Pourtant, j’ai chez moi le numéro 53 d’Actuel (1983), le seul que le magazine culte ait consacré à la mode. En couverture : « Elégances et médisances », et « Les tendances extrêmes », vues par Dominique Isserman. « Elle était géniale », se souvient tout de même Sylvie. A l’intérieur : une longue et passionnante discussion entre Jean-François Bizot et « le styliste qui veut régner sur la mode », un certain Karl Lagerfeld. Sept rencontres élégantes avec Mapplethorpe. Des rubriques « Grandes manœuvres », d’autres « Ragots vipère ». Et sur chacune de ces cinquante pages de mode et de potins, le nom de Sylvie Grumbach. « C’était grâce à Claudine Maugendre, qui connaissait mon passé mode alors que tout le monde croyait que je ne faisais que la fête. J’étais – très peu – salariée au Palace, mais j’avais eu le droit de continuer à travailler dans la mode et à l’époque je m’occupais de la presse de Castelbajac ».

Parce qu’avant d’entrer au Palace comme on entre en religion (79-83), Sylvie avait toujours entendu parler de mode. « Notre grand père était un fabricant de prêt-à-porter, plutôt pour la fabrication de tailleurs, et il avait une ligne qui s’appelait C. Mendès. Il s’est mis à fabriquer des griffes pour les couturiers, à commencer par les manteaux de Madeleine de Rauch, dans les années 54-55. Puis il a racheté un fabricant de flou, et C. Mendes a fait du prêt-à-porter de couturiers. Didier [Didier Grumbach est à la fois le grand frère de Sylvie et le Président de la Fédération de la Couture, du Prêt à Porter et des Créateurs de Mode, ndlr] avait 17 ans quand mon grand père est mort. Il est entré chez Mendès, d’abord à la manutention, puis aux livraisons, etc., et ma mère l’accompagnait au bureau. Mon père, lui, vivait au Brésil, où il fabriquait des parfums pour les couturiers. Mon premier stage dans une marque de mode, je l’ai fait à la presse. Et quand je suis arrivée au style, six mois après, on m’a donné une pile de WWD avec l’instruction de choisir ce que j’aimais bien dans les manteaux, les tailleurs et les robes. Je me suis levée, j’ai dit « c’est de la copie », et je suis partie. Puis j’ai travaillé dans un bureau d’achats rue Royale, d’où j’ai été renvoyée parce que je portais des pantalons. Des Saint Laurent, quand même, la fameuse collection en jersey. C’était ce que l’on emmenait voir aux acheteurs américains, mais ça n’a pas convaincu la directrice. » Sylvie devient ensuite attachée de presse de Customagic, qui fabriquait des housses de sièges de voitures et s’était diversifié avec les culottes éphémères en papier. « Au bout de trois ou quatre salons de l’auto, je me suis dit que j’aimais mieux encore être dans la mode ». Du coup, après avoir « tourné un peu en rond », elle est rentrée chez Mendès pour s’occuper de la presse d’Ungaro. Puis chez Valentino.

Sylvie Grumbach a vécu toutes les aventures parisiennes, dirige depuis vingt cinq ans un bureau de presse, « le 2e bureau de mes clients, un nom trouvé à l’entracte d’un concert de Lemmy Constantine, rien à voir avec les services secrets », mais elle ne la ramène pas. Elle oublie même certains passages de sa vie qui ont marqué la mode française : entre Ungaro et Valentino, Sylvie s’est occupée à la fois de la presse, des achats et des ventes de la boutique C&I (Créateurs & Industriels), rue de Rennes. Il s’agissait d’un Colette de l’époque, soit un « petit Grand Magasin » où se vendaient des vêtements de Christiane Bailly, Miyake, Castelbajac , Mugler et Montana – au temps ou ces derniers dessinaient pour des fabricants du sentier –, mais aussi des objets sélectionnés par Andrée Putman : vaisselle, céramiques, plantes exotiques, montres et stylos anciens, bijoux d’Elsa Peretti et coussins d’Agnès Comar. Un défilé avait été organisé à la Bourse du Commerce, le 1er Avril 1973, et le Président Didier Grumbach, dans son Histoires de la mode*, parle sans fausse modestie du travail de sa sœur pour l’occasion : « Débutante, Sylvie Grumbach n’a pas raté la liste de ses invités. Attachée de presse de talent, elle a le génie du panachage. Est-ce parce qu’elle est foncièrement iconoclaste ou parce qu’elle cultive, avec désinvolture, le paradoxe et la dérision pour mieux maltraiter les hiérarchies sociales, ou bien encore par pure intelligence du métier, mais son assemblage d’individus est des plus réussis. Une proportion mesurée d’acheteurs étrangers, le « top » des rédactrices de mode, un bon pourcentage d’intellectuels de gauche et de droite, une poignée d’artistes, des rockers fous, une claque gouailleuse et bon enfant, quelques grands commis de l’Etat, les plus enragés des idolâtres de la mode, le tout arrosé de champagne, de J&B et de vin à la tireuse, sur des musiques tour à tour exaltées ou languissante. Telle est sa recette. »

« C’est quand même l’un des meilleurs de Paris ». Sylvie a ce tic charmant de dire souvent « quand même », et cette fois ce n’est pas à propos de son grand frère chéri, mais du steak au poivre de chez Omar, rue de Bretagne. Paris, fin avril, est subitement brûlant et les gens se découvrent d’un fil. Nous déjeunons à l’intérieur pour être au calme et à l’ombre, mais tout le quartier passe (Laurence, Virginie, Omar, Hermine, Haider) et veut savoir « comment était ce voyage en Chine ». Je me dis que l‘une des raisons pour lesquelles tout le monde aime Sylvie – à l’exception de certaines langues jalouses, qui la soupçonnent d’être « moins intellectuelle que son physique ne le suggère » –, c’est que tout l’intéresse.

Sylvie a travaillé dix ans pour le CAPC de Bordeaux. « A la bonne époque. Enfin, ça redevient une bonne époque, grâce à quelqu’un qui vient d’arriver [la jeune Charlotte Laubard, nouvelle directrice du CAPC, ndlr]. Je l’ai rencontrée, puisque je me suis occupé l’année dernière de Bordeaux Ville Culturelle en 2013. En ce moment on vient me voir pour l’art contemporain pas pour la mode », ajoute Sylvie sans ponctuation et avec la fière gourmandise d’une petite fille. Et de fait, le 2e Bureau s’occupe des relations presse de la Galerie Yvon Lambert à Paris, des collections du galeriste depuis plusieurs années, de Visa pour l’Image à Perpignan depuis vingt ans, du World Press, de son Petit Endroit dans le Marais, autrefois d’Helmut Newton et Max Vadukul… « J’étais le premier bureau de presse à me diversifier. Quand je ne gagnais pas de l’argent avec de la mode, j’en gagnais avec de la culture. Et le contraire. Si j’ai toujours voulu faire les deux, c’est à cause du Palace, de la programmation théâtre et cinéma là-bas, du Festival d’Automne… Je n’avais pas envie de ne faire que de la mode, après toutes ces fêtes, et j’ai commencé le 2e Bureau avec que des gens que j’avais connus là-bas : Jean-Paul Goude, qui y avait mis en scène Grace Jones et qui revenait en France sortir Jungle Fever ; Vivienne Westwood, parce qu’elle habillait les groupes de Malcolm [Mc Laren, ndlr]. Et, coup de pot, par l’entremise d’un mec génial de la pub, qui faisait des sous-bocks avec des artistes, je travaille avec Swatch. » Viendront plus tard les Motorola, Nokia et autres industriels en mal de glamour, attirés sans doute par le brillant de Cannes, où Sylvie habillait les jeunes comédiens avec des jeunes créateurs : « Frédéric Mitterrand m’avait fait découvrir le Festival, et j’avais trouvé que les gens y étaient très très mal habillés ».

C’est aussi au Palace que Sylvie recrutait volontiers ses scandaleux fiancés : chanteurs, « rockers fous », iguanes pop et stars confidentielles. « Toutes ces années, ma mère disait que je travaillais dans un bordel, mon oncle avait appelé pour me demander d’arrêter, personne ne comprenait notre insouciance, notre besoin de vivre ce que l’on ressentait. J’avais choisi Fabrice Emaer et le Palace contre l’avis de ma famille, et sa mort a été un vrai deuil, familial.». Puis Jean est entré dans sa vie ; jusqu’à ce que la mort, encore, les sépare. Sylvie, depuis, cultive inlassablement son goût prononcé pour le décloisonnement et le mélange des genres, pratique naturellement ce qu’on appelle aujourd’hui la transversalité, et creuse avec décontraction la porosité entre les disciplines. Sans jamais abandonner l’entreprise familiale de défense des créateurs de mode, ni le credo de ceux qui se sont nourris à la matrice du Palace : pour le plaisir. « C’est bien pour ça que je ne gagne toujours pas d’argent. Il doit me manquer une case, parce que je n’y arrive pas. » Parfois, lorsque l’on naît riche, la case pognon manque.

Mathias Ohrel

 

*Didier Grumbach vient (en 2008, ndla) de publier ses Histoires de mode aux Editions du Regard, légèrement augmentées et actualisées par rapport à l’édition de 1993.