Yves A.

A la fin d’un printemps 2011 agité (Hyères, San Francisco, Los Angeles, Milan, Londres, Venise, pas de Roland Garros), j’ai l’impression d’avoir aperçu partout le fantôme d’Yves A, dandy précieux et personnage principal de Des jeunes gens modernes, croisé sur la croisette et dans les chroniques post-cannoises. Le texte qui suit était une carte postale il y a trois ans, insérée dans Men Under Construction (Paru en février 2011 aux Éditions du Regard).

« Si à tous ceux qui vieillissent on interdisait cette petite phrase « vous souvenez-vous ? », il n’y aurait plus de conversation du tout : nous pourrions tous, et tout de suite, nous trancher paisiblement la gorge. » in Le Poisson-Scorpion, Nicolas Bouvier.

Le futur de l’homme. Devant ce sujet beaucoup trop vaste, j’ai d’abord interrogé les auteurs qui me plaisent. Puis j’ai fui.

Je suis reparti en voyage, pour tenter de savoir une fois encore si le bout de la route n’est pas un seuil, au-delà duquel se dévoile une autre réalité. En quête aussi des moments difficiles qui révèlent que l’ego n’est rien, que vous n’êtes rien. Il faut faire cette expérience au moins une fois, pour ne pas être un paon ou un grotesque minet jusqu’à la tombe, ou pour trouver des éléments de réponse à l’épingle à nourrice des punks que l’on rencontre encore à Londres ou à Rennes : No Future. Car depuis trente ans qu’ils nous rotent au visage, le futur est bien là, et il faut faire avec.

Le souffle du sous continent indien m’avait balayé, la Terre des Hommes (l’autre nom des îles Marquises) a ramassé les miettes et rincé le pont.

En Inde, les sens assaillis par une explosion de sons et d’odeurs et au contact d’un peuple insaisissable, j’avais oscillé avec les ressacs du pays, entre l’extrême agitation et la torpeur absolue. Et adopté les traits saillants de la nature indienne : son aptitude à se prosterner devant le Dieu de l’empirisme, pour finalement vénérer le Dieu des petits riens ; son besoin de dessiner le disque étroit de la raison au milieu de l’immensité de l’inconnu ; sa capacité à faire vivre la chair de la vulnérabilité sous la peau de la sérénité. Les superstitions sont en toile de fond de la vie des indiens : ne jamais rappeler quelqu’un qui vous tourne le dos pour partir, ne jamais se déplacer le neuvième jour d’un voyage, ne pas continuer sur une route traversée par un chat… Tous ont un guru, prophète, baba, astrologue, magicien, voyant ou maître devant lequel se mettre à genou. Ils ont besoin d’une assurance pour ne pas être totalement déconnectés du cosmos, au cas où la bonne lecture de leur destin dépende effectivement de puissances inconnues.

Animé par un même désir de fascination, j’étais allé voir Yves Adrien avant d’embarquer pour la Polynésie. Plus exactement, c’est celui qui se chargeait d’être, depuis septembre 2001, l’exécuteur testamentaire d’Y.A que j’avais rencontré. Convaincu depuis la lecture de 2001, une apocalypse rock, qu’Y.A – chantre mythique du sweet punk, auteur de visions sidérantes et de critiques rock mais aussi maître dans l’art de la disparition-, serait en mesure de raconter quelques anecdotes sur notre avenir. Mais comme la pensée, qui parcourt sans relâche le trajet entre le savoir et l’ignorance, l’inventeur des concepts d’afterpunk et de Növövision alternait entre le sublime et le pathétique. Convoquant, d’une voix téléphonée lointaine et pleine de mystère, son disciple à des rencontres électriques dans une salle parisienne, le mohican fuyait immanquablement, aliéné par la concupiscence que ses yeux déchargeaient sur des nymphettes sourdes et débraillées. Restaient, pour éclairer peut-être le futur de l’homme, les prophéties d’Orphan, « grand observateur de la course des astres » et ange gardien ventriloque du héros à toque en velours : « le XXIe siècle sera psychédélique, ou ne sera pas ». Mais conformément à ses prédictions (vers le 21 septembre 2008), « dans le plus pur style « allez voir higher ci-gît suis », Yves s’était arrêté là. » Sans nous faire profiter d’un dernier flash halluciné sur son retour programmé vers le futur.

Alors j’ai embarqué.

Pour qui n’est pas Maori, La Terre des Hommes (Fenua’ enata) n’est pas toujours accueillante. Ce matin, dans la baie de Tahauku aux Marquises, une guêpe tropicale et orange s’est attaquée à mon front, une raie s’est fait passer pour un orque pendant le bain, et une branche de frangipanier s’est violemment mise à me pousser dans le crâne. Je n’avais rien demandé, mais la nature avait décidé de me remettre à ma place. Mon esprit altéré par le venin de la guêpe s’est pris à imaginer qu’à travers moi, c’était l’homme qu’elle voulait rappeler à l’ordre naturel. A vue du bateau mouillé en Baie des Traitres, la Maison du Jouir est là où l’a laissée Paul Gauguin. Et le fronton de son fare est explicite : « soyez mystérieuses, soyez amoureuses et vous serez heureuses ». C’est donc aux femmes qu’il s’adresse. Comme si la nature les accueillait plus volontiers que les hommes, moins équipés pour le bonheur.

Par ailleurs, Barbie a quitté Ken officiellement il y a quatre ans déjà, dans l’indifférence générale. Après trente ans de vie commune, elle a décidé qu’elle n’avait plus besoin de lui, est tombée amoureuse d’un surfeur blond et a gardé le ranch et le carrosse. L’imaginaire des petites filles a subitement changé de repères, le prince charmant est devenu « pluriel » -comme nous dit l’étude reproduite dans le cahier brun de cet ouvrage-, et certains hommes n’ont plus l’impression d’exister aux yeux des femmes qu’en les couvrant d’injures au volant de leur Mégane. Reflet aussi d’un système où l’homme ne sait pas comment ne plus être macho tout en restant viril, peut ressembler à Lino Ventura à condition d’être épilé, pose nu pour d’autres hommes sur les calendriers s’il est rugbyman et passe pour un bouffon romantique s’il chantonne Vinicius de Moraes. Alors que les sumotoris ont été déboulonnés de leurs piédestaux de demi-dieux à force de matchs truqués, de coups de canifs au bushido et de blessures simulées, les hommes s’interrogent : le désir, c’est mâle ? Et cette question, c’est aux femmes qu’ils la posent. Invariablement elles disent non, et ajoutent être séduites par ce que leurs hommes ont de plus féminin. Avant de constater que pendant qu’elles devenaient le sexe fort, leurs amants sont devenus des petits garçons charmants aux pénis atrophiés.

Alors par quel mystère les garçons de trente ans font-ils des enfants ? Pourquoi cette hâte à rencontrer son reflet dans le futur ? L’homme a perdu tous ses privilèges mais gagné une place de choix auprès de son enfant. Qui écrit le rôle des pères ? L’enfant, le législateur, le biologiste ? Eux-mêmes, sans doute. La paternité est l’aventure qui donne un horizon à la vie de ces hommes, le dernier livre dont ils sont le héros, « un matin de la création » ose Peter Sloterdijk, qui « n’avait pas appris à penser les commencements, à penser avec le soleil qui se lève » avant d’être père. Subitement, ce n’est pas la fin du monde.

Méditant une phrase consentie par Y.A avant sa disparition -« la fonte des glaces et le dégel des miroirs »-, je quitte la Baie des Vierges (anciennement Baie des Verges), accompagné par une cinquantaine de dauphins anarchistes qui me disent quelque chose d’indéchiffrable de leurs bouches menues aux dents ambrées. Peut-être « yes future » ?