Marc A.

à paraitre dans le numéro de Juin, Juillet et Aout 2011 de Magazine (Vol 2)

Hollywood. « Liz Taylor n’a pas demandé beaucoup pour ses funérailles : une cérémonie avec ses enfants seulement, et arriver un quart d’heure en retard pour la dernière fois. Tu te figures ? »,  me signale Sabino dans sa langue mélodieuse, pendant que je texte à Marc A. que nous sommes enfin là. Le portail s’ouvre curieusement, nous sortons les jambes pour éteindre les cigarettes, et montons en première vers la villa perchée sur les hauteurs de Sunset Plaza.

Marc est en haut pour nous accueillir, chaleureux comme un vieux pote, et c’est agréable.  Je lui demande si c’est lui qui a dessiné les portes impressionnantes en métal.  « Les svastikas que tu vois là ? Plutôt me tirer une balle. Le propriétaire ici est un nazi ! »

« Ce genre d’endroit tu ne trouves pas par annonce, t’aurais des centaines de gens qui viendraient visiter pour le plaisir de l’œil. L’ami d’un client louait ça comme un truc zen pour lire un livre, regarder la vue, s’asseoir près de la piscine ou prendre un Nespresso sur la terrasse. Il voulait se barrer, et je comprends maintenant pourquoi : le proprio m’a dit avec grande fierté qu’il avait traité la voisine de fucking jewish cunt. Il a eu un restraining order, c’est à dire une obligation de distance avec la fille. Moi je suis scorpion : quand je vois le danger, je me précipite. Donc j’ai testé un peu, je lui ai dit « c’est vrai à Hollywood il y a beaucoup de connasses, d’idiotes, de gens méchants, de fucking cunts. Et je rajoute que j’ai du sang juif. Le mec est devenu blême. »

Marc, à la mort de sa grand-mère paternelle, s’est fait tatouer sur l’épaule cette étoile jaune qu’elle n’avait jamais portée. « Je l’ai scannée, je l’ai vectorisée, je l’ai donnée à mon tatoo artist et je lui ai demandé d’avoir jusqu’à la fin de mes jours sur la peau le mot JUIF, avec ces lettres un peu curly de l’alphabet hébreux traitées de manière cartoonish, caricaturales, comme pour un dirty word. Pour moi, les grands-parents meurent quand les petits-enfants meurent, parce qu’ils survivent à travers leur mémoire. Quand moi je vais mourir, c’est vraiment là que ma grand-mère va mourir. »

Les gens du Scent Bar où il a fait le lancement de son parfum -qui célèbre olfactivement l’orgasme féminin, et s’appelle Petite Mort-,  lui ont demandé d’accrocher au mur son mémento personnel : il a mis la maquette d’une maison qu’il fait construire dans le désert, et l’aiguille de ses tatouages. Marc est aussi marqué du chiffre 5, en Helvetica, sur une autre épaule –« depuis le jour ou j’ai rencontré ma femme, un cadeau pour elle, mais il a 18 ans et commence à devenir un peu pâlot », et dans le dos un long verset programmatique « en corps de lettrage maigre et fin », qui servira de titre à un livre, ou fera l’objet d’une expo.

Marc est Français, « techniquement pas juif », super doué, souvent primé -« ex-aequo avec David Carson en 2004 »- et travaille à Los Angeles depuis presque 12 ans. Il a une femme américaine, des enfants déjà grands, un tiercé gagnant de concurrents-modèles –« Fabien Baron, Doug Lloyd, et peut-être ex-aequo Trey Laird»-, et deux adresses : les hauts de Hollywood et les canaux de Venice. Il raconte avec l’enthousiasme des gens qu’il décrit, et la même fascination naïve pour les rêves réels : « Abbot Kinney était le maire de Venice, un fou furieux, qui a visité le vrai Venise et a voulu en rentrant toute sa ville en gondoles. Mais au bout de trente ans, les canaux coutaient tellement cher à entretenir qu’il  fallu les remplir et créer des routes à la place. Les ouvriers se sont mis en grève avant la fin, et il reste ces six canaux devenus bobos dans lesquels j’habite. »

« Mon épouse est américaine. Elle est née a NY, sa famille vit ici, entre 1991 et 1999 je suis venu 16 fois (tous les noëls, tous les étés). La première année ça a été pire qu’un choc thermique : comment les gens peuvent vivre ici, quelle monstruosité ! Et le truc a grow on me. Je trouve que cette ville est toujours abominable, mais j’avais l’impression de vivre dans des chaussons à Paris, j’habitais depuis cinq ans rue de l’arbre sec, je voyais les mêmes gens, j’allais dans les mêmes vernissages et les mêmes restaurants, ma vie était trop réglée. Je voulais vraiment me mettre en danger. En juin ça fera 12 ans que nous sommes ici. »

Sans doute Marc s’est dit aussi I’m gonna make it, i’m gonna be famous, i’m gonna be rich. J’ose “un peu comme les Marciano et autres Christian Audigier » ? « Attention, eux sont venus en 81 pour les pires raisons : leurs fantasmes de palmiers et de blondes à gros nichons, mais surtout Mitterrand, la peur du communisme et de ne plus pouvoir faire d’argent. » Marc, lui, travaille beaucoup pour la beauté. Et pour la mode. Mais plus pour Max A. par exemple : «un jour, on est sur le photoshoot pour BCBG. Je vois un alignement de chaussures. Je dis à la styliste qu’il y a une erreur parce que ce n’est pas nous qui avons fait ces chaussures ; je venais de les shooter avec Steven Meisel pour Tom Ford. Elle me fait : « t’as pas bien compris, dans deux mois on aura exactement les mêmes, le frère de Max est déjà en train de les copier. » Elle voulait me rassurer, elle a cru que je pensais que ça n’allait pas ressembler à la réalité… »

Si on ne lui demande pas de faire trop de compromis –«j’entends les mots du marketing en regardant les images », dit-il à propos d’une campagne très consensuelle-, Marc est capable de faire beaucoup entre deux cigarettes : « En un an, 130 produits, le design des boitiers, des bouteilles, des jarres, des compacts de maquillage, le redesign du logo… des budgets que même une agence de quarante personnes en France n’arrive pas à avoir. Je les obtiens parce que je montre aux gens ce que j’ai fait jusqu’ici. Il n’y a pas de montagne trop haute pour moi ; plus c’est haut, plus j’ai envie de monter. C’est simple : une agence a un seul objectif, ne pas perdre le budget, alors qu’un créatif indépendant veut faire la meilleure campagne. Quand t’es indépendant, tu gères 3 à 5 projets en même temps. En dessous de trois c’est pas viable, au delà de 5 mon cerveau ne peut pas se diviser autant. Donc mon objectif, c’est de faire quelque chose de bon aujourd’hui pour que ça me fasse bouffer demain. Les gens veulent le mec qui a fait ça. Si je fais que des plans pour payer mon mortgage, les écoles des enfants à Boston à 40 000 dollars par an et mon lifestyle, c’est me tirer une balle dans le pied. J’attire les gens pour les raisons qui effraient les autres : trop minimal, trop sévère, trop intellectuel, je ne sais pas… pas assez tendance. Tant mieux. »

Le book de Marc : beaucoup, beaucoup de choses belles, faites grâce à la confiance des marques. « Avec Tom ford, ça marchait parce qu’il n’y avait pas de brief. C’était « make it look good ». Les meetings duraient 5 minutes. Aujourd’hui les gosses sortent de l’école à 20 ans et disent qu’ils sont DA, moi j’ai attendu dix ans».

Marc accueille avec chaleur deux jeunes déménageurs, et fait en cinq minutes l’inventaire de ce qu’il faudra transporter. Puis nous reprenons le cours aimable et gai de notre conversation sur tout, mais surtout sur la vie et sur la mort.

Avant notre avion, Sabino et moi avons roulé un moment sur Mulholland Drive. Juste avant de redescendre Sunset vers l’océan, un texto a fait tinter mon iDevice : « Scorpion avec les yeux clairs  =  réflexe de séduire et de se faire aimer, pour finalement piquer ou se piquer avec sa queue. » Je ne sais pas à qui était destiné ce message, mais il a résonné clairement avec ce qu’avait dit Marc.

Mathias Ohrel