Vincent B.

publié dans le N°3 du volume 2 de Magazine (mars, avril et mai 2011)

Angelo avait donné mon numéro à Vincent. Je me souviens d’échanges au  téléphone, lorsqu’il était le bras droit du patron d’un groupe de communication important : « tu peux m’écrire un scenario de jeu interactif avec des personnages hyper aspirationels pour demain matin ? Un truc young, witty, sexy, gimmicky et glamorous. Une relecture de l’Odyssée suffisamment référencée pour une appropriation et une identification totale des joueurs. On a vendu de la talkability et de l’advocacy maximum au client. Je m’occupe de la strat 360, du territoire et de la mécanique, tu fais le scenario. Je t’envoie la prez keynotes par mail.» Ce genre la.

Mais derrière le champ sémantique du pubard hyper charrette en train de réinventer le nu total sous les habits pour trois compètes en même temps, l’âme sensible du Dom Juan tardif rattrapé par sa misanthropie chronique envoyait des messages. Et quand nous nous sommes revus pour diner dans toutes les langues à une grande table de La Fidélité, c’est de chiens, de Curzio Malaparte et de retrait du monde que nous avions parlé.

Depuis, Vincent B a tout plaqué. Il vit à l’Ile d’Oléron avec ses deux énormes chiens, dont un Dogue de Bordeaux. « La première fois que j’ai vu un chien de cette race c’était à l’Avenue, je suis tombé amoureux. Je suis repassé lui faire des amabilités tous les jours ensuite, je pensais à lui, j’étais gaga. J’aime les gros pépères, je pense m’acheter un mastiff en plus du Saint Bernard et du Dogue». Il déclare aussi, dans un grand sourire en suspens au dessus de l’entrecôte à point qu’il termine dans le 9e arrondissement minéral et bruyant de Paris, «je vis dans le présent ! pas dans le prochain weekend, les prochaines vacances, la soirée à venir ;  mais dans le ravissement quotidien et gratuit». Son profil sur facebook -« ultime vanité »- a disparu, mais depuis des mois ses énormes chiens Victor et Tatum -« comme Art Tatum mais aussi  comme la femme de John McEnroe pour ceux qui ne connaissent pas le Jazz»,- occupaient l’écran, dans un rayon de soleil ou en surplomb de la mer. « C’est pas compliqué, je n’ai jamais été aussi heureux que depuis que je vis à l’Ile d’Oléron. Non, je crois que c’est la première fois que je suis heureux ! J’ai remarqué que je passe mon temps à sourire là bas. Tous les jours, je fais la même promenade avec mes chiens, et tous les jours il y a matière à ravissement. J’ai surfé vendredi dans des vagues magnifiques. Je suis un contemplatif, je suis bien dans la nature. J’ai une vie saine. Est-ce que j’avais des ravissements à Paris ? non, je sortais, je me disais tiens elle elle est jolie, des tentations, des excitations, des déceptions… une vie faite de ça, avec des très hauts et des très bas. A Oléron je n’ai pas de surprises, j’ai renoncé au plaisir, mais j’ai découvert la joie. »

Vincent a tourné le dos à quinze ans d’une carrière brillante dans l’univers impitoyable et violent de Christophe Lambert et ses amis les grosses agences de pub et leurs clients difficiles. Pétri de Donjons et Dragons, armé d’une solide culture et d’un Master en Californie, d’une expérience à New York et après avoir démarré comme professeur en DUT, équipé d’un MBA américain et d’un grand capitaine d’industrie pour mentor, Vincent a rapporté de gros budgets, et la pression est montée. Après un passage éclair « chez l’annonceur », occupant quatre jours seulement le double-poste de Directeur du Planning Stratégique et Directeur du Planning Digital de Lancôme pour le monde entier, il avait repris un gros job depuis plus d’un an quand ça s’est arrêté. Mais au lieu de retrouver autre chose, Vincent a pris un retrait anticipé. « J’ai été très malheureux à 30 ans, j’ai démissionné en 2009, et je crois que la quarantaine va très très bien se passer. Loin de l’univers ultra normé que j’ai essayé de fuir toute ma vie », dit-il pour rassurer tout le monde. L’appel d’Oléron a été plus fort que la passion de Vincent pour le concept de contenu de marque.

Ancien bassiste et batteur, érudit du jazz et amateur des hussards noirs, tourmenté et serein en fonction des décennies, Vincent n’est pas dingue, ne boit de vin que s’il est sucré, comme les enfants, et a manifestement regretté que son père militaire n’ait pas été plus affectueux. Il a déjà trouvé un modèle économique décroissant pour sa nouvelle vie : « quand tu as fini ta thèse tu peux avoir un job de prof permanent à l’école, contre lequel tu obtiens un salaire pas énorme, pour un nombre d’heures dérisoire.» D’où le doctorat en sciences de gestion « sur les fictions trans-media, c’est à dire les séries télé que tu consommes via le produit principal (la série TV, ndlr) mais aussi un roman, un jeu vidéo, des choses sur internet, sur les mobiles etc. d’un point de vue marketing ».

« Capable dans la même journée de passer de Julien Gracq à Call of Duty», Vincent a trouvé un moyen de concilier son amour de la nature, du cinéma, de la solitude, de ses chiens, des jeux vidéo, de la littérature, de la bande dessinée et du roman graphique. Il a troqué ses costumes de designers contre une combi néoprène et surfe sur ses fantasmes de sâdhu à l’écart du monde : « Supprimer les tentations, ça aide énormément à être apaisé. Quand tu décides de réduire ton niveau de vie, quand il n’y a pas de boutiques, de belles femmes, tout devient doux. A Paris finalement je ne sortais jamais, je n’allais pas au baron, il fallait tellement être interactif toute la journée que je voulais qu’on me foute la paix le soir. Pour accepter un diner avec des gens que je ne connaissais pas, il aurait fallu que je prenne un Xanax. Si ton plaisir c’est d’être au milieu des arbres et regarder la mer, pourquoi ne pas le faire. »

Il a aimé le Houellebecq –« sauf le dernier chapitre »-, relit Vies Minuscules de Pierre Michon -« c’est sublime ! »-, découvre Le Maitre et Marguerite, et prend en main le plus souvent possible « un gros roman de guerre, les nuits et les morts, de Norman Mailer ». « Mais je lis beaucoup moins que le soir à Paris quand je travaillais. C’était le moment ou la vie commençait.  Ici, j’ai moins besoin de créer cette bulle. »

Le doctorat, un sacerdoce ? Vincent est trop libidineux pour ça. Il se demande même si sa retraite de thésard ne serait pas plus douce avec une amoureuse. «À force d’avoir les relations que j’ai eues avec les femmes, j’ai développé une grande crainte, une misogynie rampante, même si visuellement je suis toujours fou d’elles. J’étais laid jusqu’à 20 ans, et de 25 à 30 ans j’étais un chasseur ; j’ai fait de la conquête énormément, parce que ça me rassurait. Puis j’ai essayé de me guérir d’un petit problème de dissociation du tendre et du sexuel. En 2011, je suis célibataire. Mais j’ai remarqué que si j’étais encore dans le business de draguer, je pourrais vendre ça comment un truc mystérieux, romantique, osé, audacieux. Et m’en parer, comme le mec seul sur son rocher avec ses deux chiens. La femme qui se laisserait prendre à ce récit là serait une pauvre idiote.»

Avant d’envoyer ce papier, je suis descendu au Théâtre de l’Œuvre en dessous de chez moi, voir le Don Juan de Brecht. D’après Molière. Et même si je n’ai pas compris pourquoi Don plutôt que Dom, ça m’a rappelé quelqu’un. Vincent B n’a pas beaucoup parlé de son père militaire de carrière, mais la figure paternelle était l’Invité de pierre -la statue spectrale du Commandeur-, de notre diner entre garçons au Corneil, dans le 9e arrondissement.

Mathias Ohrel