François A

rencontre publiée dans le N°2 du volume 2 de Magazine (janvier, février et mars 2011)


« Vivre Léger » : le Hors Serie mode de vie du Courrier International est la première chose que je vois en entrant dans l’atelier-appartement de François A., à Clichy. Je n’avais rien prévu d’exotique pour ce samedi matin pluvieux de novembre : quitter le 9e bourgeois et théâtreux de la Cité Monthiers, remonter vers la Place de Clichy, rouler un peu sur le 8e, laisser le Wepler côté 18e, jeter un œil sur le 13 de l’avenue où viennent de s’écouler 10 années de bonheur et viser La Fourche, avant d’incliner imperceptiblement le véhicule pour descendre vers le village de Clichy-La-Garenne. A l’arrivée, rue Fouquet, le code d’entrée de l’atelier est identique à celui de ma nouvelle adresse (« c’est la date de naissance de ma fille Clara », m’explique François A., en servant du thé). Et sur la table encombrée de ce designer discrètement starifié, comme en apesanteur, le même HS du Courrier que dans mon entrée bourrée de cartons pliés : « Vivre Léger ».

Si j’avais ouvert avant cet imprimé, au lieu de le laisser flotter, j’aurais remarqué en première page cette instruction : « commencer par faire le vide ». François A. est attiré irrésistiblement par le néant, comme l’ont prouvé dix années consacrées à travailler sur la structure d’un saxophone allégé dont Selmer n’a jamais voulu : «dans le saxophone, tout est construit autour d’une colonne et d’un vide -appelons ça plutôt un creux, ce qu’on appelle une perce en termes techniques-, et c’est ce qui m’a fasciné : construire un monde, un village, autour de ce vide. En fait le saxophone est une forme d’abstraction, liée à la formulation physique de l’instrument bien sûr, à son coté rutilant, artisanal, le travail de la main, la virtuosité etc… j’aurais pu travailler toute ma vie la dessus, sans aucun essoufflement ». François A. s’est « tapé la tête contre des pots de fer », et s’est fait un peu mal, manifestement. De réaliser que le milieu était « complètement étanche à toute acceptation d’une innovation. La Lutherie est lieu de pétrification. Je me disais il faut que les choses bougent, parce que la musique bouge, et j’ai mis un temps fou à comprendre que les facteurs d’instruments n’en avaient rien à foutre de faire évoluer les choses. Ça m’a quand même énormément aidé ; quand je travaille avec des éditeurs aujourd’hui, j’ai perdu définitivement cette naïveté. Ce qu’ils veulent, c’est l’excitation un peu intellectuelle de faire des choses nouvelles, mais fondamentalement ce sont des vendeurs, faut pas rêver». Homme orchestre pendant dix ans (artisan, inventeur, mélomane, professeur, étudiant, musicien, auteur et interprète dans un même mouvement de baguette raide et souple à la fois), François s’est retiré avec une chape de tristesse sur les épaules. Et a appris à « partitionner les choses : les faire avec passion, mais sans attendre… à part chez Cappellini, c’est vraiment un type qui aime ! ».

Ex-timide devenu presque disert, compositeur sérieux d’inventions souvent inachevées, François A travaille au calme et regarde encore les choses de très près. Apprendre à créer la distance nécessaire avec son sujet et les objets s’est fait au prix d’un grand effort. Maintenant, « les projets ne sont jamais poussifs. Ça marche, tant mieux ; ça ne marche pas, je reprends mes billes, je mets ça dans mon grenier, et tant pis si ça ne sort jamais ». Vu de Clichy, Paris est à la bonne distance : celle du saxophone dans son étuis pour le musicien de jazz qu’il était. « L’idée d’être dedans et un peu en retrait, c’est un truc d’architecte, ça. C’est agréable. Nous avons des métiers qui exigent d’être à la fois immergé, et d’avoir accès à des plages de calme. » François est aimable et accueillant. Ses yeux sont verts à paillettes dorées, parfaitement coordonnés à sa veste, tenue à distance de son corps sec par une chemise immaculée. « Je coupe mon portable », dit-il, bien élevé. On parle papier, Magazine -« le format d’avant est plus sympathique, au toucher surtout»-, du catalogue qu’il a fait avec Frédéric Keschner (« Je voulais un papier bible, dans mes projets il y a un peu cette transparence. »), d’avions de designers (Panamarenko plutôt que Newson), du 11 novembre –« je crois que c’est Anatole France qui a dit, en parlant de cette épouvantable guerre, qu’on croit mourir pour l’Etat  et on meurt pour des industriels»-, de Des Dieux et des hommes -« je préfère Truffaut, les vraies histoires d’amour avec des femmes, des hommes et tout le tralala »-, de la télé qu’il a donné à un voisin –« pas par militantisme, la télé c’est bien, ça permet d’avoir l’esprit ailleurs que sur son ouvrage, ça crée du vide et met le cerveau en état de disponibilité »-. Et d’innovation : « En tant qu’être humain, on sait très bien que pour rester en vie on doit être dans le mouvement. C’est clair. L’innovation parle de neuf, d’un mouvement, d’une régénérescence». Il faut voir  dans son regard osciller les idées pour saisir l’exigence de sincérité de ce Tournesol animé par la passion. Il reprend : « tous mes trucs sont à la fois rigides et flexibles, je suis dans le mou-dur, j’essaie d’innover à partir de la structure plutôt que de la surface, même si la mode et le vêtement auraient pu me passionner alors que je suis plutôt rustique… Dans l’automobile, sans innovation, on en serait toujours à la carrosserie posée sur un châssis à la place du monobloc. La chaise Bugatti que j’ai faite parle de ça : sa carrosserie est aussi son châssis. Mais innover ne dépend que d’une chose, dans un monde archaïque, qui achète et qui vend: la personne à qui on a affaire. Le fabricant et l’éditeur, qui ont le dernier mot».

François A sème « au fond » au creux de chaque phrase, comme avec application. Je lui demande ce que veut dire « au fond » son idée paradoxale de « constance dans le butinage ». Il m’explique : « la constance c’est horizontal, et le butinage, c’est vertical. Je pense que j’ai une constance -malheureusement- de pensée, et le butinage on pourrait dire que c’est la curiosité. Je suis assez intéressé de voir comment les gens s’y prennent pour résoudre leurs problèmes. C’est la question de la méthode, finalement, c’est-à-dire les petits cailloux, ceux du petit poucet. Le chemin faisant. Parce qu’on a tous le même problème, que l’on soit musicien, écrivain, facteur d’orgues ou balayeur, on se heurte tous à la façon dont on va s’y prendre. Qui induit très directement le résultat qu’on va obtenir». François s’est notamment intéressé au métier d’apiculteur : « il ya une fusion étonnante entre l’abeille et l’apiculteur. C’est évident que la ruche sait qu’elle a affaire à un apiculteur, qui la soigne et la protège. Une partition fascinante se joue, à la fois complexe et simple. Et je parle de simplicité, parce que dans mon métier je passe mon temps à dégraisser. Je supporte mal la bourgeoisie, les choses lourdes… quand je disais que je fais le même poids (63 kgs pour 1 m 75, ndla), c’est pas que je fasse attention à ma ligne. C’est que… » François me montre tout fier sa ceinture à un trou, avant de sourire : «  ça parle de constance aussi je crois».

Légèrement spartiate, François vit dans les jardins de Paris, et rejoint à vélo aussi vite qu’en moto tous les points de la ville qu’il adore. Même « essuyée de ses artisans par une politique lamentable qui met Masaro au fond d’une cour alors qu’il transforme la matière inerte en bottines, et que c’est un fabuleux mystère », même au retour de Tokyo « où on voit un mec qui fabrique du Tofu à chaque coin de rue », même si « on a gardé à Paris les artères, mais coupé les ramifications fines du système veineux, tous ces gens qui font et apportaient une respiration, une vitalité à la ville», même si on y vit « dans une société qui se segmente, ce que nous promettent nos politiques : on arrête les bars à minuit, on arrête de fabriquer, on arrête de faire du bruit… Il ne faut jamais oublier que Paris n’a jamais été aussi calme, aussi peu bruyante !». François s’énerve presque. « Une ville qui serait un lieu de vente ne serait qu’une ville morte ».

Il rêve éveillé. D’un vrai atelier, d’abord. Et du dernier projet sur lequel il travaille : « David Hewards, un chercheur et enseignant à Harvard, m’a appelé pour me dire de faire une bouteille qu’on consomme. L’idée d’avoir un objet flou, sans contours, non délimité et que je ne comprenais pas m’a plu. La question est très sérieuse, car les bouteilles sont faites en plastique, dérivé de pétrole, que le pétrole se raréfie, et qu’on vient de découvrir que des phtalates passent dans l’eau qu’elles contiennent. On est arrivés à une alternative au plastique avec des alginates, des élastomères issus de l’algue, et la fabrication de ce truc est complètement hallucinante. On a créé des machines, la bouteille est extrudée, c’est-à-dire qu’autour du liquide se construit la matrice. Alors que depuis la nuit des temps on remplit des contenants, on fait l’inverse : la pression et la forme du liquide qui sera « à l’intérieur » fait que la bouteille se construit, par un système de diaphragme qui s’ouvre et se referme pour créer ce qui n’est pas un bouchon mais l’extrémité de la bouteille, qu’on va croquer… des saucissons de flotte ! Un flux d’eau sur lequel un autre flux d’alginate est instantanément gélifié au contact du chlorure de sodium. Après, il suffit de jouer sur un diaphragme pour donner cette forme à la bouteille, mi-molle mi-dure. Des bouteilles où l’extérieur collabore ou participe au goût de l’intérieur. Au fond, des bouteilles qui s’affinent comme le vin peut s’affiner avec le temps. »

« Celui qui n’est pas passionné devient tout au plus un pédagogue; c’est toujours par l’intérieur qu’il faut aller aux choses, toujours, toujours en partant de la passion », écrivait Stefan Zweig dans La Confusion des Sentiments. François A, lui, est passionné et pédagogue. « J’ai payé mes études en faisant de l’archi. Après, j’ai continué à faire de l’archi et ça me permettait de travailler sur le saxophone. Quand arrive la crise du Golfe, toute l’archi s’écroule, donc je reste sur le saxo, mais je commence à enseigner à l’école Boule pour pouvoir continuer. J’arrête le saxophone à peu près à la naissance de ma fille, je continue à enseigner et je commence à faire vraiment de la recherche sur le mobilier. Là je montre des choses au VIA, je gagne des concours mais je me prends des râteaux jusqu’aux chaises Pack (une enveloppe de textile tridimensionnelle dans laquelle un dispositif de mise à feu d’un liquide polyuréthane à deux composants que l’on va secouer permet une émulsion, laquelle gonfle la membrane qui devient le moule, le contenant et la surface de la chaise et son élément structurant… ce qui permet de vendre un pack de six chaises que l’on peut mettre sur son porte-bagages de vélo). Ca fonctionne, et c’est une orientation quasi définitive dans mon parcours créatif. Mais je pense que mon action aujourd’hui la plus importante et la moins communiquée, c’est l’enseignement à l’ENSCI ; parce que je crois que mon travail essentiel est de faire que les étudiants en face de moi prennent confiance et soient audacieux.»


11= + 9

Il n’est pas trop tard pour vous souhaiter du neuf en 2011

Happy New Year !

Les vœux que je faisais pour nous sont quasiment exaucés déjà. J’espère que ceux que je fais pour vous le seront très vite aussi. Pour moi, c’est un cycle neuf qui démarre, 10 ans après le précédent.

Nouvelles adresses pour m-O, dans le 9e à Paris et sur moconseil.com

Nouvelles perspectives professionnelles, nouveaux clients et nouveaux projets avec ceux qui me sont fidèles depuis des années, nouveau métier puisque je vais aussi enseigner cette année, et surtout nouvelle nouvelle perso qui m’enchante.

L’année du 9 !

Rien de très neuf en revanche sur ce blog, qui se contentera pour l’instant de mettre en ligne les rencontres écrites dans Magazine depuis une dizaine d’année. Sans retouches, sans ajouts, sans pudeur non plus puisque le plus souvent j’ai parlé de moi à travers  ces gens qui m’attiraient tant ils étaient différents. En essayant d’écrire avec leurs voix, j’ai aimé constater que si je suis attiré par ceux que je comprends le moins, chez tous à chaque fois je reconnais un peu de moi.

Je commence par François. D’autres prénoms suivront, au rythme d’un par semaine.